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Actes, intentions et conséquences à Samoa

Jeudi 5 janvier 2017

Présentation de Michel de Fornel

Alessandro Duranti, Intentions, language, and social action in a Samoan context, Journal of Pragmatics, Volume 12, Issue 1, February 1988, Pages 13–33.

Alessandro Duranti, The Anthropology of Intentions. Language in a World of Others, Cambridge, CUP, 2015. Spéc. chap. 3.

Interactions verbales dans un village traditionnel à Samoa lors d'un fono (enregistré en 1979), réunion publique, politique et judiciaire, impliquant les chefs et des orateurs qui parlent au nom des chefs. Espace ouvert, on peut circuler, entrer et sortir (sauf les chefs); Duranti par moments se levait et sortait. Mais les chefs et les orateurs sont tenus de rester présents du début à la fin. Rituel complexe d'ouverture et de clôture de cet événement de parole.

(1988) A fono is a rather 'public' context in the sense that people can be held accountable for their words and political stands at some later time. A fono is always embedded in a larger 'social drama' - in the specific sense given to this term by Turner (1974). A fono is a highly antagonistic arena in which different powerful groups and individuals try to control one another's political actions.

Deux logiques antagonistes: 1°) Un principe de solidarité est à l'œuvre; on se réunit pour établir un consensus, pour manifester la solidarité du groupe; dimension honorifique. Il faut respecter une rhétorique de la solidarité. Les intervenants restent prudents, humbles et vagues. L'accusé remercie son accusateur; il ne conteste pas l'accusation, mais il conteste la procédure, le moment choisi. 2°) Le fono est un mécanisme juridique pour régler des différends, pour attribuer des responsabilités qui sont source de conflit. Un orateur a donc des raisons d'être énergique et direct dans ses annonces ou ses accusations.

Une stratégie d'évitement des intentions

On évite soigneusement de spéculer sur les intentions ayant conduit aux faits dénoncés.

(2015: 64) When we look at Samoan adult speech in the context of the fono we find a general avoidance of speculation about individual intentions or motives for past actions, which results in a tendency to produce only vague and ambiguous allusions to past events.

(2015: 67) Overall, the data discussed in this chapter support the view previously argued by a number of ethnographers that Samoans are more eager to act upon conventions, consequences, and cultural expectations about what a certain type of person (e.g., with a particular status and role) would or should do in a given context than they are to rely upon an explicit reconstruction of what an individual's intentions or unexpressed goals might have been.

1979, 7 avril, (3) [2015: 55]

Iuli accuse Loa: «Le jour où notre village s'est rassemblé pour attendre le député [qui n'est pas venu]… C'est humiliant pour le village…»
Loa: «Bien dit!»
Iuli: «Loa reste assis là, au lieu de nous apporter à manger.»
Loa: «Bien dit!»
Iuli: «Loa doit être mis à l'amende.»

Loa est tenu pour responsable, parce qu'il a un lien de parenté avec le député. Loa se défend, il n'est pas resté inactif, il a essayé de téléphoner, et d'autres ont apporté à manger. Mais ce ne sont pas les intentions (intentions du député, intentions de Loa) qui sont mises en cause. On ne s'intéresse qu'aux conséquences. On attribue des responsabilités, tout en évitant soigneusement d'attribuer des intentions. Responsabilité sans faute? absolute liability (pp. 63, 236). On attribue la responsabilité en ne considérant que les conséquences de l'action. L'action n'est pas blâmable, mais son résultat est nuisible et appelle réparation. C'est Loa qui a convoqué le village, cause factuelle de l'humiliation. Plus on va vers la responsabilité sans faute, moins il est possible de se défendre, et Loa ne se défend pas.

(1988: 19) The discussion of the case is eventually suspended by the chairman Moe'ono. The reasons adduced for (temporarily) suspending the case, however, are procedural (viz. the case had not been properly announced at the beginning of the meeting) and pragmatic (the viilage is about to meet with the M.P. and this matter may be then solved along with other problems). No one challenges Iuli's accusations by introducing the issue of Loa's motivations or his possible intentions. The consequences of the orator's words are instead discussed, more specifically, the fact that his words are seen as having caused the inconvenience of important people and contributed to their public loss of face. Furthermore, Loa is said to be responsible because of his family relationship with the M.P. Loa's conventional agreements «maalie! 'well said' [Bien dit!]» throughout Iuli's speech rythmically indicate Loa's preoccupation with the seriousness of the accusation.

Le député avait fait une promesse

L'analyse de Duranti n'est pas claire sur ce point crucial de l'événement discuté au fono de 1979, et cette ambiguïté réside sans doute dans les choses mêmes telles qu'on les conçoit à Samoa. En faisant savoir, par l'entremise de Loa (son parent), qu'il allait venir au village pour une visite de courtoisie (apportant des cadeaux), le député avait-il fait une promesse inconsidérée car il était ivre (ayant bu trop de bière, c'est-à-dire trop de kava)? Si c'était bien là une promesse, l'analyse intentionnaliste serait valide. Le député serait jugé responsable de l'humiliation infligée au village, en fonction de ses intentions, c'est-à-dire de son état mental au moment où il avait donné sa parole. Mais le statut de la promesse est ambigu en samoan, car le mot folafolaga que Duranti, suivant son interprète bilingue en 1979, traduisait par «une promesse», veut plus exactement dire «une annonce» (2015: 66).

1979, 16 avril, au village de Lufilufi, résidence du député [2015: 66]

L'orateur Moe'ono apostrophant le député: « Où sont vos promesses? [ou plus exactement: où sont les choses que vous avez annoncées?] Avez-vous trahi [la dignité] des chefs? Le village attendait. Où étiez-vous? Ne faites pas cela! Ne buvez pas de bière!»

Spontanément, nous, occidentaux, interprétons l'ivresse pointée par Moe'ono comme l'état mental qui rend le député responsable d'une faute conduisant à l'humiliation des chefs du village. A Samoa au contraire, si l'on va jusqu'au bout de la thèse de Duranti défendue tout au long du livre de 2015, Moe'ono joue sur les mots. Il dénonce clairement une promesse non tenue en indiquant la cause: le député était ivre en faisant cette promesse. Mais les folafolaga du député tels qu'il les présente valent moins pour leur force illocutoire (c'est-à-dire comme une promesse) que pour leur force perlocutoire (c'est-à-dire comme une annonce). La responsabilité du député réside moins dans les intentions que dans les conséquences.