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Intentions d'autrui chez Husserl

Séminaire du 5 janvier 2017

Alessandro Duranti, The Anthropology of Intentions. Language in a World of Others, Cambridge, CUP, 2015, pp .228–229.

La paraphrase, les références elliptiques et les citations massives qu'Alessandro Duranti fait de Husserl sont difficiles à suivre et à situer dans le cadre de sa réflexion sur l'opacité des intentions d'autrui, alors même que citer Husserl est pertinent. Duranti rappelle en effet, si je réduis les pages qu'il lui consacre à l'essentiel en les reformulant en français, que Husserl plaçait l'empathie (Einfühlung) au fondement de notre rapport au monde et que sa doctrine de l'empathie enveloppait la thèse de l'opacité des intentions des autres.

Edmund Husserl, Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, Traduit de l'allemand par G. Peiffer et E. Lévinas, Paris, Vrin, 1953.

Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures. Livre Second. Recherches phénoménologiques pour la constitution, Traduit de l'allemand par Eliane Escoubas, Paris, PUF, 1982.

Transcendance d'autrui. Nous sommes des monades les uns pour les autres. Le mot «monade», chez Husserl, désigne la conscience individuelle, l'individualité en tant qu'elle représente à la fois un point de vue unique, original sur le monde et une totalité close, impénétrable aux autres consciences individuelles ou individualités.

Opacité des intentions des autres. Mon expérience de l'autre est constitutive du monde objectif, mais je ne peux pas directement pénétrer ses intentions. Une intentionalité commune à tous les sujets, moi et les autres, est constitutive du monde objectif, mais les intentions des autres sont opaques. La possibilité de les expliciter est seulement un idéal, même si cette possibilité est incluse dans le fait même d'être au monde. La possibilité d'expliciter les intentions des autres est incluse, comme un idéal vers lequel nous tendons, dans le fait même qu'un monde d'expérience existe pour nous.

C'est ce qu'enseigne Husserl dans la cinquième Méditation cartésienne, §49 «Esquisse préalable de l'explicitation intentionnelle de l'expérience de l'autre». Autrui, c'est d'abord «un ego exclu de mon propre être concret». C'est un autre moi qui est transcendant par rapport à moi. L'expérience de l'autre, néanmoins, rend possible la constitution d'un monde objectif auquel appartiennent et les autres et moi-même:

«C'est une communauté de monades et une communauté qui constitue, par son intentionalité constituante commune, un seul et même monde. Dans ce monde se retrouvent tous les moi, mais dans l'aperception objectivante, cette fois, avec le sens d'hommes psycho-physiques, objets du monde. L'intersubjectivité transcendantale possède, grâce à cette mise en commun, une sphère intersubjective d'appartenance où elle constitue d'une manière intersubjective le monde objectif; elle est ainsi, en qualité d'un «nous» transcendantal, sujet pour ce monde […].

«Le monde objectif, comme idée, comme corrélatif idéal d'une expérience intersubjective idéalement concordante — d'une expérience mise en commun dans l'intersubjectivité — ce monde doit par essence être rapporté à l'intersubjectivité, constituée, elle-même, comme idéal d'une communauté infinie et ouverte, dont les sujets particuliers sont pourvus de systèmes constitutifs correspondant les uns aux autres et s'accordant les uns avec les autres. Par suite, la constitution du monde objectif comporte essentiellement une «harmonie» des monades […].

«Cette harmonie appartient à l'explicitation des contenus intentionnels inclus dans le fait même qu'un monde d'expérience existe pour nous.» (Méditations cartésiennes, trad. Peiffer et Lévinas, p.90.)

Dans ce monde commun à moi et tous les autres, chacun de nous vit séparément sa propre vie, mais chacun de nous peut se projeter au-delà de soi-même du simple fait que les autres sont là dans ce monde d'expérience que tous peuvent appréhender. Je peux voir un objet donné sous le même angle et du même point de vue qu'autrui si nous échangeons nos places, et j'appréhende les autres comme sujets par empathie:

Ideen II original allemand p. 168; traduction anglaise p. 177
§46 Signification de l'empathie (Einfühlung) pour la constitution de la réalité «Je-homme»

Allemand, p.168, l.18. Ma traduction:

«Parce que nous les appréhendons par empathie comme des analogons de nous-mêmes, leur place nous est donnée comme un «ici», par rapport à quoi tout ce qui est autre est «là». Mais avec cette analogisation, qui ne produit rien de nouveau en face de l'ego (dem Ich), l'autre corps charnel (den fremden Leib) est donné «là» et identifié au phénomène-du-corps-charnel-qui-est-ici (und identifiziert mit dem Hier-Leib-Phänomen). […]

«La réalité objective a deux versants: l'homme et le monde [les humains situés dans l'espace objectif — et le monde objectif]. Je pose maintenant avec cette réalité un analogon de mon ego et de mon monde vécu (ein Analogon meines Ich und meiner Umwelt), c'est-à-dire un second ego avec ses «subjectivités», ses données des sens (Empfindungsdaten), ses apparences variées, et les choses qui y apparaissent. Les choses que posent les autres sont aussi les miennes. Dans l'empathie je participe à l'action par laquelle autrui pose quelque chose (in der Einfühlung mache ich die Setzung des Anderen mit), j'identifie une chose qui m'est donnée sous un mode d'apparence A à une chose posée par autrui sous un mode d'apparence B. On peut en effet substituer l'une à l'autre par un échange de places (durch Platzwechsel). A toute personne occupant la même place dans l'espace, une même chose présente «les mêmes» apparences, si, comme on peut le supposer, ces personnes ont la même sensibilité. […]

«Mais jamais autrui ne peut, au même moment que moi (dans le contenu d'expérience originaire qu'on lui attribue [in dem ihm zugedeuteten originären Erlebnisgehalt]) avoir la même apparence que moi.»

Traduction Escoubas, p. 237:

«Du fait que nous les saisissons par intropathie en tant qu'analoga de nous-même, leur lieu nous est donné comme un «ici», vis-à-vis duquel tout autre lieu est un «là». Mais par ce processus d'analogie, lequel ne produit pas un nouvel ego en face du mien, nous avons en même temps le corps d'autrui comme un «là» et comme identifié avec le phénomène charnel du «ici»…

«J'ai, dès lors, affaire à une réalité objective en tant que liaison de deux aspects, c'est-à-dire à l'homme intégré dans l'espace objectif, dans le monde objectif. Dès lors, je pose avec cette réalité un analogon de mon ego et de mon monde environnant, en d'autres termes un second ego avec ses «subjectivités», ses data de sensation, ses apparences variables et par là ses choses apparaissantes. Les choses posées par d'autres sont aussi les miennes: dans l'intropathie, je prends part à la position accomplie par l'autre, j'identifie par exemple la chose que j'ai en face de moi sur le mode d'apparition a, avec la chose posée par l'autre sur le mode d'apparition b. A cela se rattache la possibilité de l'échange par un changement de place: tout homme a, au même endroit de l'espace, les «mêmes» apparences de la même chose — si du moins tous les hommes ont, comme nous pouvons le supposer, la même sensibilité…

«Mais jamais l'autre ne peut en même temps que moi (dans la teneur de vécu originaire qui lui est impartie) avoir la même apparence que moi.»

Autrement dit, le monde objectif nous est commun, partagé entre moi et les autres sujets, mais chacun d'entre nous est une monade pour les autres. Des citations qui précèdent, Duranti (p. 229) conclut que tout acte de perception présuppose, avant même la parole et l'action, une empathie entre moi et autrui et une intentionalité commune, si minime soit-elle, constitutive du monde de l'expérience, quelle que soit en pratique l'opacité des intentions d'autrui:

Any act of perception is part of a field of perception in a communal, shared world, where the body plays a major role as the zero point of orientation (*), which is also available for others to interpret — this is what Alfred Schutz (1967) called the "field of expression" of subjective experiences. This means that […] a sense of collectivity is already experienced, no matter how minimal or slim, at the most basic level of everyday experience, namely, in the routine and often unconscious perception of the surrounding world, even before joint activities occur or utterances are exchanged.

(*) Husserl, Ideen II, Kap. 3, §18, original allemand, p. 56: «Le corps charnel est en première instance le médium de toute perception» (Zunächst ist der Leib das Mittel aller Wahrnehmung).

Duranti s'est légitimement tourné vers Alfred Schutz pour développer l'analyse de nos capacités ordinaires de compréhension des intentions des autres. Mais je reporte ma lecture des nombreux textes de Schutz sur ce thème à une autre occasion. Pour l'instant, il faut expliciter les références à Husserl dans l'ouvrage de Duranti, dont les deux pages en question (pp. 228–229), pertinentes certes, sont néanmoins confuses et maladroites dans leur style d'écriture, en nous reportant à l'excellent article qui les a préparées:

Alessandro Duranti, Husserl, intersubjectivity and anthropology, Anthropological Theory, Vol. 10.1–2 (2010): 16–35.

Pour faire court, je n'en retiens ici que le second point (second claim, pp. 21–22), la façon dont l'intersubjectivité constitutive du monde des objets permet un échange de places (Platzwechsel) entre moi et autrui. Une lumineuse citation de Husserl explicite la façon dont nous en venons à une compréhension partagée entre moi et autrui du monde en général que Husserl nomme ici «les choses et les gens»:

Ideen II, Kap. 3, §18, allemand p. 86; anglais p. 91; français p. 128 (modifiée)

Die Natur ist eine intersubjektive Wirklichkeit und Wirklichkeit nicht nur für mich und meine zufälligen Mitmenschen sondern für uns und alle, die sollen mit uns in Verkehr treten und sich mit uns über Sachen und Menschen verständigen können.

La traduction anglaise publiée en 1989 comporte un faux-sens:

Nature is an intersubjective reality and a reality not just for me and my companions of the moment but for us and for everyone who can come to a mutual understanding with us about things and about other people.

Duranti la rectifie et conclut:

A translation that stays closer to the original would read: 'for us and all those who must enter into an interaction with us and can come to an understanding with us about things and people'. It should be noted that there is no German word corresponding to the English 'mutual' and that the word 'can' (können) suggests that Husserl recognized intersubjectivity as, first of all, the possibility of an understanding, not necessarily its accomplishment.

«La nature est une réalité intersubjective et elle est une réalité non seulement pour moi et pour mes compagnons du moment, mais aussi pour nous et pour tous ceux qui doivent avoir commerce avec nous et peuvent s'entendre avec nous au sujet des choses et des gens.» Comme la cinquième des Méditations cartésiennes, citée plus haut, l'enseignait, la possibilité d'expliciter les intentions des autres est incluse, comme un idéal vers lequel nous tendons, dans le fait même que l'intersubjectivité constitutive du monde de l'expérience — les choses et les gens — m'oblige à entrer en interaction avec autrui, même si en pratique les intentions d'autrui me sont opaques.