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L'intersubjectivité selon Alfred Schütz

Michel de Fornel au séminaire du 20 avril 2017

Alfred Schutz, The Stranger: An Essay in Social Psychology, American Journal of Sociology, Vol.49, No.6 (May, 1944): 499–507.

Alfred Schütz, Making Music Together: A Study in Social Relationship, Social Research, Vol.18, No.1 (March 1951), pp.76–97.

De Husserl à Alfred Schütz (1899-1959), la question de l'intersubjectivité s'est déplacée de la philosophie vers la sociologie et Schütz traite de situations d'interactions où joue l'empathie dans le monde ordinaire, comme les difficultés d'un étranger à interpréter les codes d'un milieu social où il est admis (The Stranger).

Un mot sur l'article de 1951 sur la musique. Dans Making Music Together, Schütz décrivait les actes de conscience polythétiques par lesquels les musiciens dans un orchestre partagent ensemble le même espace situé et la même durée. Le mot polythétique désignait différents rayons, différentes saisies constituant dans l'espace une intersubjectivité basée sur une durée partagée. Le Hic est sous la dominance du Nunc, le ici est un maintenant. Le là-bas est aussi sous la dominance du maintenant, un présent vivant que Schütz définit de façon récurrente comme le vieillir ensemble. Le là-bas, ce sont des zones de pertinence plus éloignées dans l'espace et le temps, les prédécesseurs, etc., et la préexistence de la communication établie au sein de l'orchestre: il y a une partition musicale, un compositeur, au-delà de ce qui est immédiatement présent.

Revenons quelques années en arrière, à l'article de 1944 sur «le nouveau-venu» (the stranger) publié en même temps que l'article sur le retour des vétérans (the home-comers) dont le modèle est le retour d'Ulysse. The Stranger est très connu et très critiqué, car il contredit la thèse classique de Georg Simmel sur l'étranger. Schütz aurait oublié les lois de l'hospitalité, les effets bénéfiques de l'accueil. Pour lui, l'étranger est livré à lui-même, en butte aux critiques, en crise. C'est l'immigré, qui doit s'ajuster: difficultés d'ajustement, situation d'anomie. Son expérience d'émigré en 1939 à New York. Comparer à la correspondance de Lévi-Strauss décrivant, dans ses lettres à ses parents, le processus d'intégration à New York à l'époque.

Percée conceptuelle, Schütz repense l'intersubjectivité à partir de la pragmatique. Il ne situe plus l'intersubjectivité au plan perceptif (Husserl), mais au plan du faire. C'est évident dans l'article de 1951 sur la musique comme activité commune (y compris chez l'auditeur). C'est déjà présent en 1944 dans The Stranger sur le thème de l'enquête. L'étranger, le nouveau-venu doit enquêter sur les savoir-faire propres à la culture dans laquelle il souhaite s'insérer. Contrairement aux thèses holistes de l'anthropologie culturelle américaine (Ruth Benedict par exemple), Schütz ne définit pas un pattern culturel comme un système de croyances (une cosmologie), mais comme un ensemble de recettes éprouvées pour agir dans son nouveau milieu de vie. Autrement dit, la culture n'est pas un savoir déclaratif, mais un savoir procédural, un savoir qui est un savoir-faire. Le nouveau venu doit s'approprier un savoir procédural acquis in situ. Un reformatage est nécessaire pour transformer un savoir déclaratif (des normes, des croyances) en savoir procédural (des savoir-faire, des routines). Métaphore théâtrale: le problème de l'étranger, c'est qu'il ne peut pas être spectateur, il doit être acteur. Il a perdu «tous ses repères» (all sense of his bearings), il doit changer son système de coordonnées pour reprendre la situation «en main» (in hand). Une relation d'empathie avec autrui prévaut quand on est au centre du monde, mais, comme l'étranger, nous devons réélaborer cette relation d'empathie à chaque fois que nous changeons de sphère de pertinence.

Comme Husserl, Schütz associe intersubjectivité et communauté, mais il y introduit la pragmatique. Comme Husserl aussi, Schütz laisse de côté les situations anormales (le visiteur occasionnel, l'enfant, le primitif, le Huron en France). Comparer à Husserl dans les années 1930, qui distinguait empathie normale et anormale (Husserl, Sur l'intersubjectivité, II, Paris, PUF, 2001, p.254). Schütz situe la relation d'enquête de l'étranger dans un cadre commun de normalité où il y a un code, une grammaire, des procédures, et où l'étranger a affaire à des gens normaux comme lui, qui ont les mêmes caractéristiques de typicité et d'anonymicité.

C'est seulement aujourd'hui que la question de l'empathie est reprise dans le cas de situations anormales où les relations interactionnelles sont en principe impossibles, mais où on élargit le cadre de la normalité. La démarche pragmatique va-t-elle être du même ordre? Pour établir une relation d'empathie avec des enfants polyhandicapés et non parlants, on va s'adresser à eux comme s'ils répondaient, on met en œuvre des modalités d'interaction, des adresses.

Michel de Fornel et Maud Verdier, L'épreuve de la douleur: quel accompagnement pour les enfants polyhandicapés et non parlants?, Le sujet dans la cité, 5 (2014.2): 99–108.