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La promesse à Samoa

Jeudi 15 décembre 2016

Alessandro Duranti,
The Anthropology of Intentions.
Language in a World of Others
,
Cambridge, CUP, 2015.

Nos modèles explicatifs de l'action accordent une grande place aux intentions et nous passons beaucoup de temps à justifier nos actions en mettant l'accent sur la sincérité de nos intentions. C'est à cet intentionnalisme spontané, dans la pensée occidentale, que s'attaquaient en 2008 les contributeurs au numéro thématique de Anthropological Quarterly sur l'opacité des intentions d'autrui, à partir d'une ethnographie dans laquelle la confession, introduite par les missionnaires chrétiens, servait de pierre de touche pour repérer l'influence de la croyance spontanée, en Océanie, à l'opacité des intentions.

Alessandro Duranti, dans sa critique de l'intentionnalisme occidental, part d'une autre catégorie d'actes de parole, très comparable à la confession, mais qui présente l'avantage d'avoir fait l'objet, chez John R. Searle en particulier, d'analyses philosophiques approfondies: la promesse.

John R. Searle, What is a speech act? (1965). Cité par Duranti, Anthropology of Intentions, p.13.

Voici pour Searle les conditions pour l'accomplissement d'une promesse sincère. Soit un locuteur L énonçant une phrase P en présence d'un auditeur A. En énonçant P, L promet sincèrement et correctement que p à A si et seulement si les neuf conditions suivantes sont réalisées:
1) Les conditions normales d'énonciation intelligible (output-départ) et d'audition intelligente (input-arrivée) sont remplies.
2) L exprime la proposition que p dans l'énonciation de P.
3) En exprimant que p, L prédique un acte futur C à propos de L.
4) A préférerait l'accomplissement de C par L à son non-accomplissement, et L pense que c'est le cas.
5) II n'est évident ni pour L ni pour A que L serait conduit de toute façon à effectuer C.
6) L a l'intention d'effectuer C.
7) L'intention de L est que l'énoncé de P le mette dans l'obligation d'effectuer C.
8) L a l'intention de produire en A la connaissance que l'énonciation de P place L dans l'obligation d'effectuer C.
9) Les règles sémantiques de la langue employée par L et A sont telles que P n'est énoncée correctement et sincèrement que si les conditions 1 à 8 se réalisent.

Introduire dans la promesse ces conditions de sincérité, c'est postuler non seulement que l'intention gouverne l'acte de parole, mais que la promesse est un universel. C'est à ce postulat que s'attaque Duranti à partir d'une ethnographie de la réception de la traduction de la Bible à Samoa. Dans un célèbre article publié après sa mort, Michelle Rosaldo opposait à l'intentionnalisme occidental le fait qu'elle avait observé aux Philippines chez les chasseurs de têtes Ilongot: ils n'avaient aucune notion de promesse au sens d'acte de parole dont les conditions de satisfaction impliqueraient la sincérité et la transparence des intentions du locuteur. Les actes de parole dont elle faisait l'inventaire chez les Ilongot étaient dans tous les cas dépendants du contexte d'énonciation et ne pouvaient en aucun cas être conceptualisés comme l'expression d'une pensée (of some inner state of mind, comme dit Duranti p.70).

Michelle Z. Rosaldo, The Things We Do with Words: Ilongot Speech Acts and Speech Act Theory in Philosophy, Language in Society, Vol.11, No.2 (Aug., 1982), pp.203–237.

Prolongeant cette critique de notre ethnocentrisme occidental, Duranti, sur le terrain à Samoa dans les années 1980, examina les traductions de l'anglais promise dans les dictionnaires et dans la traduction de la Bible, particulièrement le mot folafola. Il reconstruit l'évolution sémantique de ce mot samoan en distinguant quatre étapes. Anthropology of Intentions, p.99:

Stage 1: folafola means 'lay out, spread out,' especially flat and flexible things such as mats or goods.

Stage 2: 'spread out' —> 'distribute,' a native metaphorical extension out of several traditional practices, including the display on the floor of the house or in the ceremonial ground, what one group is giving to another, and the distribution of the kava drink during ceremonial or formal occasions.

Stage 3: 'spread out (goods)' —> 'spread information, announce,' e.g., during ceremonial exchanges where someone will let those outside the house know what has been given or during a kava ceremony where the person who is in charge of 'distributing' the kava is also the one who 'announces' who is getting the next serving or 'cup.'

Stage 4a: 'spread information, announce' —> 'preach,' in the Christian sense of announcing the arrival of the "Good News" and spreading the Christian faith.

Stage 4b: (potentially simultaneous with 4a): 'announce, declare' —> 'promise,' especially to refer to God's promises to his prophets and to the people of Israel.

The metaphorical extension of folafola to describe a personally felt commitment to a future action most typically between two parties seems to be consistent with other semantic innovations introduced by the missionaries, including the notions of 'soul' understood as the inner, spiritual, immaterial aspect of human life and experience. Despite the widespread use of folafola to render promise in the New Testament, it is possible that this word may still not have the full illocutionary force* of the speech act of promising in contemporary Samoa.

*La fonction (ou force) illocutoire d'un acte de langage est le message convoyé par un énoncé au-delà de son sens immédiat, celui que traduit sa dimension locutoire. Par exemple, dans la promesse de mariage aujourd'hui à Samoa (ibid., P.99): «J'annonce et je déclare [amour et fidélité]», le contenu locutoire est: je te déclare mon amour, et la fonction illocutoire: je promets de toute mon âme de t'aimer.

Dans cette incomplétude ou inadéquation du mot folafola pour dire «promesse» en samoan se manifeste le Grand Partage entre Nous (intentionnalisme) et Eux (opacité des intentions d'autrui). Ou pour reprendre l'une des conclusions de Maud Verdier, qui présentait l'ouvrage de Duranti au séminaire, contrairement à nous les samoans sont plus intéressés par la force perlocutoire — les conséquences du fait de dire quelque chose, du fait de déclarer son amour, les effets visibles de l'acte de parole — que par la force illocutoire — la pensée exprimée en disant quelque chose, l'amour exprimé en faisant cette déclaration, les pensées animant l'acte de parole.

Anthropology of Intentions, p.120:

Cross-culturally, there seems to be a difference between cultures that tend to focus on the subjective state of mind of speakers (viz., the illocutionary force of their utterances) and those that are rather more concerned with the consequences of talk (perlocutionary force).