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L'empathie, début 20e siècle

A la suite du séminaire du 2 février 2017

Regard rétrospectif sur le chemin parcouru depuis la rentrée de novembre 2016. Notre séminaire cette année fut jusqu'à présent consacré à une réflexion sur les conditions de possibilité d'une anthropologie de l'expérience empathique des intentions d'autrui. Le thème de l'empathie, en effet, était l'envers du thème de l'opacité des intentions d'autrui, qui a émergé en anthropologie dans les années 2000 et sur lequel s'est ouvert le séminaire en novembre.

Le socle philosophique sur lequel se construit non seulement notre réflexion mais une pratique fine de l'anthropologie de l'expérience empathique, comme l'ont démontré nos lectures de Alessandro Duranti et de Jason Throop, s'est constitué au début du 20e siècle dans l'œuvre de Husserl et de ses proches inspirateurs. Pour aller plus loin et affermir notre démarche en anthropologie de l'expérience, nous devons donc remonter un siècle en arrière et entrer non seulement dans l'histoire de la phénoménologie allemande mais surtout dans l'actualité de la recherche en philosophie, puisque les textes majeurs de Husserl sur l'intersubjectivité et l'empathie n'ont été publiés, traduits et commentés que très récemment en Allemagne, aux Etats-Unis et en France.

Bibliothèque Tessitures:
Ecrivains et philosophes > Husserl

Regard et gestuelle > Empathie

Distinguons le sens psychologique et le sens philosophique du mot empathie.

EmpathiePsychologie. Faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui. || 2° Philosophie. Fondement phénoménologique de la connaissance d'autrui.

Empathy est un mot anglais créé en 1909 par un psychologue américain, Edward Titchener, et modelé sur l'allemand Einfühlung, lui-même forgé au 19e siècle pour traduire le grec empatheia «émotion, passion». Le mot allemand n'appartenait pas au vocabulaire de la psychologie, mais à l'esthétique romantique.

J'emprunte les remarques ci-dessous à Natalie Depraz, pp.388ss. dans sa Postface (La traduction de Leib <la chair>, une crux phaenomenologica) à Husserl, Sur l'intersubjectivité I, Paris, PUF, 2001. Depraz renvoie aux textes des années 1905–1922, à sa thèse (Transcendance et incarnation, 1995) et aux études de Iso Kern et de Jean-Luc Petit.

Theodor Lipps (1851–1914), dans ses Grundzüge des Ästhetik (1903), développait une problématique de l'empathie (Einfühlung) enracinée dans le partage esthésiologique immédiat [par les sensations] des sentiments et des mouvements d'autrui. Pour Lipps, l'empathie était le moyen par excellence de percevoir autrui comme être pensant. A l'opposé, Benno Erdmann (1851–1921), dans ses Wissenschaftliche Hauptprobleme über Seele und Leib (1907), développait une théorie de l'inférence analogique. Husserl s'inspire de ces deux interprétations de l'empathie, mais s'en dégage en développant sa propre théorie de l'aperception, ni fusionnelle ni inférentielle, mais supposant une présentation corporelle première, elle-même fondatrice, dans l'ordre de l'apparaître, de l'ap-présentation aperceptive du vécu psychique d'autrui.

Pour préciser ces remarques, il faudrait étudier en priorité le texte N°12 datant de Février 1922 (trad. française, Sur l'intersubjectivité I, pp.355ss.). Mais pour situer l'empathie selon Husserl dans le cadre de l'anthropologie, nous devrions nous reporter au deuxième volume de la traduction française, Sur l'intersubjectivité II (Paris, PUF, 2001), section IV: Anthropologie, où l'ouverture de l'intersubjectivité sur l'anthropologie, approchée à travers ses figures-limite (l'animal, le fou, l'enfant, le primitif) comme on le faisait au début du 20e siècle, s'inscrit dans le contexte général de la voie du monde de la vie.