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The opacity of other minds
La question de l'opacité des intentions d'autrui

Séminaire du 17 novembre 2016

Joel Robbins, Alan Rumsey
Introduction:
Cultural and Linguistic Anthropology
and the Opacity of Other Minds
Anthropological Quarterly,
Vol.81, No.2 (2008): 407–420

Conviction et doctrine largement répandues dans les sociétés océaniennes (Pacific societies): il est impossible ou du moins extrêmement difficile de connaître ce que d'autres gens pensent, de voir dans le cœur et l'esprit d'autrui (to see into the hearts and minds of others). Cette conviction dicte les règles et détermine les pratiques (shapes normative orders and everyday practice). Dans les sociétés d'Océanie entretenant la doctrine de l'opacité, par exemple, on attend des gens qu'ils s'abstiennent de spéculer (du moins en public) sur ce que d'autres peuvent penser, et le bavardage sur les intentions d'autrui est souvent puni. De même, on ne croit pas à la véracité de ce que les autres disent de leurs propres pensées.

J'emploie le mot intentions pour désigner l'ensemble des pensées et des sentiments faisant sens dans l'esprit de quelqu'un.

L'année 2008 marque un tournant dans l'histoire de la question philosophique et anthropologique des intentions d'autrui. La même année paraissent ce numéro thématique de Anthropological Quarterly sur l'opacité des intentions d'autrui et un numéro thématique de Ethos qui a renouvelé la question de l'empathie, question voisine de celle des intentions [pensées et sentiments] d'autrui.

La Doctrine océanienne de l'opacité — insistons sur le fait que c'est d'abord et avant tout une observation ethnographique — conduit à repenser la place de l'intention dans la communication linguistique et la valeur de l'empathie comme moyen de connaissance. Elle appelle à renouveler des questions de méthode très classiques en philosophie et en anthropologie, telles que: — L'enquête ethnographique serait-elle possible, s'il était impossible de connaître ce que pense autrui? — Pourrions-nous interpréter les paroles d'autrui s'il était impossible de supposer ses intentions? — Pourrions-nous nous entendre avec autrui (get along with others) s'il était impossible de reproduire en nous ses pensées et ses sentiments?

Plusieurs contributions à ce numéro thématique (2008) évoquent le rôle de la confession dans les sociétés océaniennes christianisées. Les missionnaires chrétiens enseignaient la transparence et la sincérité personnelle, des valeurs qui ont façonné les idéologies linguistiques et les théories sociales occidentales. L'institution chrétienne par excellence appelant à révéler sa pensée à autrui est la confession. Et justement, la conversion pose problème aux convertis qui en Océanie ont grandi dans le dogme de l'opacité (converts who come to this practice [confession] from a background of opacity thinking).

La confession sert aux ethnologues de pierre de touche pour repérer l'influence de la Doctrine de l'opacité:

(411) In the papers included here that take up confession, it is used almost like bits of plant pollen are used in skin tests for allergies: the reaction produced by the application of confession provides evidence of underlying opacity ideas rising to their own defense, and the nature of that defense helps us trace the outlines of the opacity ideas that produce it. For this reason, confession can become a privileged site for exploring opacity ideas in action.

Je renvoie à une autre page la question de l'intentionnalité et la critique que Michelle Rosaldo par exemple adressait aux classiques de la Pragmatique (la parole comme action) en leur reprochant de donner une importance démesurée à la psychologie du locuteur et de ne porter aucune attention au contexte social de l'énonciation. Ce débat, nous le verrons, est relancé quand émerge la question de l'opacité.

Un mot de l'empathie pour terminer cette introduction. C'est l'opposé des Doctrines de l'opacité:

(416) People who hold opacity doctrines often describe their approaches to the world as ones that do not involve empathy. Furthermore, where opacity ideas are accompanied by a strong sense of psychic privacy — the assumption that other people's mental space belongs to them alone — the suggestion that one has tried to simulate another's mind in one's own is regarded as extremely invasive and unethical (see Robbins, Schieffelin, Stasch this collection; but cf. Rumsey, p.464-5, for some exceptions).

L'empathie est une méthode de connaissance des intentions d'autrui qui nous est venue de l'herméneutique. Mais ce n'est pas la version de l'herméneutique que retenait Clifford Geertz par exemple (pour évoquer l'un des maîtres de l'anthropologie interprétative). Dans the Verstehen tradition, comme disent Robbins et Rumsey, il y a une tension entre deux méthodes contraires:

— l'une est de chercher à comprendre comment les autres pensent (par empathie);
— l'autre est de déchiffrer la structure et la signification contextuelle des actes observés (par interprétation).

Geertz, along with perhaps the majority of anthropologists, were among those who sided with the latter option.

Il me semble que, pour la plupart en effet, les anthropologues, privilégiant l'approche sociologique par rapport à l'approche psychologique, sont spontanément plus proches de la Doctrine de l'opacité que de l'idéologie linguistique occidentale traditionnelle évoquée ci-dessus. Du moins, les anthropologues «classiques», ceux que j'appelle ainsi pour les distinguer des tenants des deux paradigmes dominants aujourd'hui qui ont réhabilité la psychologie: les anthropologues proches des sciences cognitives et de la Philosophy of mind, et les anthropologues du Tournant ontologique. Robbins, Rumsey et les textes publiés en 2008 sur l'opacité restent dans la sphère de l'anthropologie classique (au sens ci-dessus défini).