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Retour aux arts de parole
Conclusion du cycle 2016-2017

Emilie Arrago-Boruah (18 mai, 1er juin)
Francis Zimmermann (4 mai)

Alfred Schütz, dans son intervention au Colloque de Royaumont (p.361), reprochait à Husserl de prendre pour acquis le modèle interactionnel du face-à-face. «Husserl prend comme modèle de situation sociale, dit Schütz, le cas de la présence en chair et en os des participants dans une communauté temporelle et spatiale, l'un d'eux se trouvant dans le champ perceptif et à la portée de l'autre… Mais le monde social comporte des zones proches et des zones lointaines.» Le face-à-face entre Je et Tu dans une immédiateté spatiale et temporelle peut s'élargir à «d'autres qui sont mes contemporains, mais qui ne me sont pas donnés dans une immédiateté spatiale, et il y a encore, par transformations multiples, le monde de mes prédécesseurs et le monde de mes successeurs».

Nous cherchons donc un modèle d'interaction langagière plus large que le face-à-face. A cette recherche furent consacrés les trois derniers séminaires de l'année. Partant d'une ethnographie historique de première main, Emile Arrago-Boruah a montré que la scène langagière d'aujourd'hui ne pouvait être analysée qu'en la situant dans le contexte d'une histoire locale jalonnée par des événements politiques et sociaux qui se sont déroulés à partir du début du vingtième siècle.

Scène langagière, arts de parole et contexte historique

Emilie Arrago-Boruah

18 mai et 1er juin 2017

A Gauhati en Assam aux abords du temple de Kāmākhyā en 2005, de très jeunes filles, qui ont entre cinq et dix ans, réunies pour implorer le dieu Śiva de les prendre pour épouses, chantent en mêlant poésie orale et chants narratifs. Emilie Arrago analysait le jeu des variations stylistiques et la référence implicite à des contextes d'énonciation plus anciens où l'interdiction des mariages précoces, qui date de 1929, n'avait pas encore été prononcée. Dans sa première intervention, elle présentait une méthode originale de transcription des chants assamais étudiés qui permettait de suivre avec précision les modulations de la voix des petites chanteuses surdéterminant les variations de style. Sa seconde intervention était focalisée sur des chants narratifs dans lesquels une référence implicite était faite à des contextes d’énonciation plus anciens, en l'occurrence antérieurs à l'interdiction de 1929.

Sur les deux plans, dans les poèmes étudiés le 18 mai et dans les chants narratifs présentés le 1er juin, l'analyse anthropologique et stylistique visait à mettre en évidence l'alternance entre présence et distance des interlocuteurs, acteurs et personnages sur la scène langagière, tantôt à l'avant-scène tantôt comme des «tiers» (au sens de Goffman) tantôt fondus dans le décor. Mais surtout, ces deux genres relevant d'un même corpus avaient été croisés pour montrer l’intérêt de situer les événements de parole que constituaient les poèmes et les chants dans leur contexte historique.

Face-à-face et empathie, variation et hétéroglossie

4 mai 2017

Pour modéliser la situation d'interaction dans laquelle ces chants et ces poèmes narratifs faisaient l'objet de performances, il nous a semblé que les concepts de face-à-face et d'empathie, que nous avions introduits à partir des philosophes (Husserl) et de la sociologie interprétative (Schütz), pouvaient être fructueusement abordés par d'autres versants, le premier (face-à-face) à partir de Goffman et le second (empathie) à partir de Bakhtine. On se rappelle que l'empathie, à laquelle nous avons consacré une bonne partie du séminaire cette année, est un concept qui nous venait de l'esthétique romantique. Nous bouclons la boucle en revenant de la sociologie (Schütz) à l'esthétique (Bakhtine).

Nous cherchons donc une autre matrice de la scène langagière où les interlocuteurs peuvent être sur scène ou dans les coulisses. La scène langagière est travaillée par diverses alternances de position des locuteurs dans l'espace, le temps et le style de leurs paroles. La situation de base est celle où ils se parlent dans la transparence de la langue, mais elle se complique lorsqu'ils assument un style de parole particulier, ou lorsqu'ils font référence au passé et au futur. Dans une conversation ordinaire, la langue est transparente, celui qui parle ne porte aucune attention à la façon dont il parle et n'exerce aucune surveillance auditive sur son propre discours. Lorsqu'au contraire le locuteur se surveille et se corrige, il diversifie et alterne les styles.

Le travail sur la face

Erving Goffman introduisit en sociolinguistique un concept formulé à l'aide d'images empruntées à l'univers du théâtre ou de la négociation qui renouvelaient l'image traditionnelle du face-à-face: la face (perdre la face, sauver la face), la figure (faire bonne figure). L'américain face work est rendu par «figuration» dans la traduction française d'Alain Kihm; il s'agit d'un «travail sur la face [que l'on revendique], [ou] travail sur le visage [que l'on veut se donner]». Je serais tenté de dire que tout acte de parole est théâtral dans la mesure où le locuteur se positionne par le style qu'il adopte pour s'extérioriser.

Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Paris: Minuit, 1974, chapitre I: «Perdre la face ou faire bonne figure? Analyse des éléments rituels inhérents aux interactions sociales», pp. 9 et suiv.

«Toute personne vit dans un monde social qui l'amène à avoir des contacts, face à face ou médiatisés, avec les autres. Lors de ces contacts, l'individu tend à extérioriser ce qu'on nomme parfois une ligne de conduite, c'est-à-dire un canevas d'actes verbaux et non verbaux qui lui sert à exprimer son point de vue sur la situation… On peut définir le terme de face comme étant la valeur sociale positive qu'une personne revendique effectivement à travers la ligne d'action que les autres supposent qu'elle a adoptée au cours d'un contact particulier.»

Plus de détails sur: arts-de-parole > comedie > face-work-selon-goffman

La scène langagière est ainsi constituée d'un ensemble de trois registres dans lesquels le langage est action et qui se caractérisent respectivement par la transparence de la langue utilisée, la réflexivité des locuteurs effectuant un travail sur le visage qu'ils présentent aux autres, proches ou lointains, et la mémoire lorsque la parole raconte en impliquant des prédécesseurs et des successeurs.

La variation stylistique

Le registre de base et le cadre le plus naturel de la parole est un face-à-face entre pairs, comme disait William Labov, et ceux qui composent le groupe des pairs sont des interlocuteurs partageant à égalité de compétences le même style de discours. Dans une conversation ordinaire entre eux, la langue, qui est constituée de tournures et d'idées communes aux participants, est littéralement transparente, en ce sens que celui qui parle ne porte aucune attention à la façon dont il parle et n'exerce aucune surveillance auditive sur son propre discours. On parle alors en vernaculaire, au sens particulier que Labov donne à ce mot, c'est-à-dire le style où l'on accorde le minimum d'attention à la surveillance de son propre discours.

W. Labov, Le Parler ordinaire. La langue dans les ghettos noirs des Etats-Unis [1972], Paris, Minuit, 1978, tome 1, p.178; et Sociolinguistique [1972], Paris, Minuit, 1976, p.289.

Lorsqu'au contraire le locuteur se surveille et se corrige, effectuant un travail sur la face qu'il présente à ses interlocuteurs, nécessairement il diversifie et alterne les styles. La langue perd sa transparence, la connivence qui réunit les interlocuteurs dans une même communauté de parole devient plus subtile puisqu'elle admet toutes sortes de variations stylistiques.

Plus de détails: actes-de-langage > scene-langagiere > variation > henry-roth-1913

Au début des années quatre-vingt, les sociologues américains découvrent l'œuvre de Mikhaïl Bakhtine et font le lien entre cette doctrine sociolinguistique de la variation stylistique et la doctrine de l'hétéroglossie prévalant sur la scène langagière selon Bakhtine.

Plus de détails: actes-de-langage > scene-langagiere > variation > du-variationnisme-a-la-polyphonie

L'hétéroglossie sur la scène d'interlocution

Le glissement que nous avons opéré depuis notre insatisfaction devant le modèle interactionnel du face-à-face, où les interlocuteurs parlent en vernaculaire dans la transparence de leur langue commune, vers le modèle théâtral de Goffman puis le variationnisme de Labov, nous a progressivement conduits sur un tout autre registre que celui de la philosophie et de la sociologie. La boucle est bouclée, car avec Bakhtine nous en revenons à l'esthétique.

On présente souvent comme un défaut chez Michaïl Bakhtine le fait que sa perspective polyphonique et sa doctrine de l'hétéroglossie prévalant sur la scène langagière soient restées du début à la fin de son œuvre centrées sur la littérature, le roman, la mise en écriture du dialogue et du récit. Je crois au contraire que cette focalisation sur la littérature était la condition nécessaire pour libérer la parole de l'immédiateté du face-à-face et montrer, une bonne fois pour toutes, que les actes de parole s'inscrivent nécessairement dans des arts de parole. La scène langagière est stratifiée en genres esthétiques et en styles de parole. L'hétéroglossie désigne la diversité et la variation des genres et des styles au moyen desquels les protagonistes dans le monde social mettent en scène l'échange de paroles.