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Ahalyā à travers les 300 Rāmāyaṇa

Jeudi 5 avril 2018

Je voudrais analyser le lien entre l'infinie variété des versions et performances du Rāmāyaṇa à travers les langues et les arts vivants dans lesquels le récit épique se raconte, et la permanence des noms des héros épiques.

Attipat K. Ramanujan, Three Hundred Râmâyanas: Five Examples and Three Thoughts on Translation, in Paula Richman (Ed.), Many Râmâyanas. The Diversity of a Narrative Tradition in South Asia, Berkeley, University of California Press, 1991, pp.22-49.

Suivant A.K. Ramanujan, j'élargis le sens des mots tellings et performances, pour désigner non seulement des événements de parole réalisés en différents arts vivants — théâtre, danse, marionnettes — mais les différentes traductions ou transpositions dans différentes langues d'un récit épique doué d'autorité qui fut l'objet d'une Révélation divine, śruti.

Je retiens de Ramanujan la thèse selon laquelle les traductions du Rāmāyaṇa sont toujours des recréations. Nous accordons de la valeur dans notre culture à une traduction fidèle au texte original, c'est-à-dire iconique. Thus, when Chapman translates Homer, he not only preserves basic textual features such as characters, imagery, and order of incidents, but tries to reproduce a hexameter and retain the same number of lines as in the original Greek. Ce modèle de traduction perd toute pertinence en Inde où, d'une version à l'autre, tout peut être changé.

(45) Very often, although Text 2 [le texte cible] stands in an iconic relationship to Text I [le texte source] in terms of basic elements such as plot, it is filled with local detail, folklore, poetic traditions, imagery, and so forth — as in Kampaṉ's telling or that of the Bengali Kṛttivāsa. In the Bengali Rāmāyaṇa, Rāma's wedding is very much a Bengali wedding, with Bengali customs and Bengali cuisine. We may call such a text indexical: the text is embedded in a locale, a context, refers to it, even signifies it, and would not make much sense without it. Here, one may say, the Rāmāyaṇa is not merely a set of individual texts, but a genre with a variety of instances. Now and then, […] Text 2 uses the plot and characters and names of Text 1 minimally and uses them to say entirely new things, often in an effort to subvert the predecessor by producing a countertext. We may call such a translation symbolic.

La variabilité extrême de l'épopée, d'une performance à une autre, est particulièrement mise en évidence lorsque le héros ou l'héroïne fait récurrence sous le même nom mais avec une personnalité et dans des aventures très différentes, et qui peuvent souvent paraître subversives par rapport à la tradition. Je voudrais le montrer sur un exemple.

Dans un précédent séminaire, Emilie Arrago-Boruah étudiait un chant de mariage assamais, une séquence de cinq Chants de Katyayani dans laquelle la sœur cadette du marié, qui plaidait la cause de sa belle-sœur tourmentée par la belle-mère, s'appelait Ahalyā. C'est le nom d'une héroïne du Rāmāyaṇa et ce nom, doué d'une force iconique, rendait présente dans ce chant de mariage, incarnée dans le personnage de la jeune belle-sœur, la figure par excellence de la femme amoureuse. Cette héroïne épique fait récurrence dans d'innombrables chants populaires. Paula Richman en a publié plusieurs dans un livre précieux.

Paula Richman (Compiled and edited by), Ramayana Stories in Modern South India. An Anthology, Bloomington, Indiana University Press, 2008.

Dans le Rāmāyaṇa de Vālmīki (I.48-49), le dieu Indra séduit Ahalyā, l'épouse infidèle de l'ascète Gautama, qui la maudit et la change en fantôme invisible pour des milliers d'années, jusqu'à ce que Rāma vienne la délivrer de cette malédiction. Dans d'autres versions de cette histoire, Ahalyā est une femme amoureuse délaissée par son mari. Je citerai seulement l'analyse que donne Paula Richman d'une nouvelle éponyme composée en malayalam par N.S. Madhavan, livrant une interprétation du personnage qui me semble parfaitement en accord avec sa présence dans le chant assamais évoqué ci-dessus.

(160) Madhavan's short story, "Ahalya," plunges beneath the surface of the epic narrative, imagining what would be the equivalant in today's world to Ahalya turning into a ghost because her husband had no interest in developing marital intimacy. This Ahalya lives in our era, as can be seen from the contemporary quality of the dialogue (full of references to film actresses and television newscasters) and setting (complete with pollution from the Cochin Refineries). The story's characters take IAS exams to get jobs in government service, go abroad for higher education, or work in the Persian Gulf. Yet, the story remains unmistakably a tale of Ahalya's neglect by Gautama, in this case an engineer indifferent to his wife's emotions, feelings, or physical desires.

The story's humor builds cleverly through narrative detail. For example, one meaning of "Ahalya" is " un- ploughed." Ahalya's email address is unploughed@ yahoo.co.in. The concept of being "unploughed" takes on symbolic undertones as her story unfolds and we discover that only during her single tryst with a film star, long after her marriage, does she discover that the touch of a man can give her pleasure: her field has remained unploughed, and hence unfulfilled. Furthermore, according to tradition, the Creator God Brahma used celestial resources in heaven to make Ahalya the most lovely woman ever created. In Madhavan's story, Ahalya's friends tease her that Brahma created her by combining parts of the body from stunning film actresses such as Smita Patil and Madhuri Dixit. Madhavan also spoofs [parodie] Ahalya's legendary unsurpassed beauty by imagining that potential spouses find her so lovely that they are afraid to marry her; instead, an oblivious man marries her without even seeming to notice her loveliness.

Mais l'Histoire d'Indra et d'Ahalyā est aussi l'un des récits initiatiques tirés du Yogavāsiṣṭha-mahārāmāyaṇa (12e s.?), que Michel Hulin a traduits. Ce récit très surprenant, parce qu'il semble aller contre les règles de conduite brahmaniques, est un éloge vibrant de la passion amoureuse et de l'immortalité du couple amoureux.

Michel Hulin (Traduits du sanskrit avec introduction et notes par), Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasistha, Paris, Berg International, 1987, pp.33—37: Histoire d'Indra et d'Ahalyâ.

Je conclurai sur la force iconique de cette histoire qui suscite une chaîne ininterrompue d'émules: entendre parler des amours d'Ahalyā, c'est vouloir être une nouvelle Ahalyā. La force iconique du nom de cette héroïne est au principe de la multiplication des versions et performances du récit épique à chaque fois approprié aux attentes de l'auditoire local.

yogavasistha_3_89-90. — The Yogavâsistha of Vâlmîki, With the Commentary Vâsistha-mahârâmayana-tâtparyaprakâsa, Edited by Vasudeva Laxmana Sharma Pansikar, Bombay, 1918; reprint Delhi, Motilal Banarsidass, 2008. (Texte sanskrit de l'histoire d'Indra et Ahalyâ.)

Yogavāsiṣṭha Chap. 89, v. 10-11

ahalyā pūrvam indrasya babhūveṣṭety ahalyā /

śrutaṃ rājamahiṣyātha kathāprastāvataḥ kvacit // 10

ākarṇyaivam ahalyā sā babhūvendrānurāgiṇī /

«Ahalyā [apprit] un jour (kvacit) de la reine en chef (rājamahiṣī) qui faisait allusion (prasthāva) à cette histoire (kathā) une [légende faisant partie de la] Révélation (śrutaṃ), qui disait que (iti) jadis (pūrvam) une Ahalyā avait été (babhūva) aimée (iṣṭā) d'un Indra. En entendant raconter [cette histoire] (ākarṇyā), la (sā) Ahalyā d'aujourd'hui devint (babhūva) éperdûment amoureuse (anurāgiṇī) d'Indra.»