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Literacies of listening
L'écoute et la compétence de l'auditeur

7 décembre 2017

Deborah Kapchan, Learning to Listen: The Sound of Sufism in France, The World of Music, Vol.51, No.2, Music for Being (2009), pp.65–89.

Deborah Kapchan, Ed., Theorizing Sound Writing, Middletown CT, Wesleyan University Press, 2017.

Bibliothèque Tessitures:
> Arts de parole et performance > Paysages sonores. L'écoute

La discipline des Sound studies, tournée vers la musique et le chant, s'est formée sur le modèle des Performance studies. Contrairement à l'hypothèse de travail de Chomsky pour qui la compétence de l'auditeur est identique à la compétence du locuteur, les recherches rassemblées par Deborah Kapchan (NYU) dans Theorizing Sound Writing partent de l'hypothèse que la compétence de réception des sons n'est pas la même que la compétence de production. L'ambition de cet ouvrage collectif est de trouver des formes d'inscription de cette expérience sonore, un nouveau type de performance que Kapchan nomme sound writing, une performance qui inscrirait le savoir sonore dans une voix qui chante, a performance in word-sound of such knowledge (p.2).

Carol Muller, In My Solitude: Jazz Song as "Sound Writing", in Deborah Kapchan, Ed., Theorizing Sound Writing, Middletown CT, Wesleyan University Press, 2017, pp. 163–188 décrit l'art de sound writing d'une chanteuse de jazz américaine d'origine sud-africaine, Sathima Bea Benjamin, qui s'est à l'origine imprégnée des sons du monde de son enfance, les inscrivant dans la mémoire sonore sa voix, pour les restituer plus tard dans ses improvisations de jazz longtemps après qu'elle ait quitté l'Afrique du sud.

Les diverses contributions à cet ouvrage décrivent des pratiques d'écoute et des compétences de l'auditeur différentes d'une culture à une autre. Kapchan y développe une théorie des literacies of listening, «les compétences acquises d'un auditeur cultivé», qui pratique une écoute active participant à l'accomplissement d'une performance vocale ou musicale. Kapchan reprend (p.279) la définition formulée dans l'article de 2009 que je présenterai plus loin: literacies of listening désigne the acquired ability to learn other cultures (specifically religious ones, though not exclusively these) through participating in their sound worlds. L'objet de cet apprentissage est un «savoir sonore», sound knowledge, un savoir non discursif qui vient s'inscrire dans mon corps, mes oreilles, a nondiscursive form of affective transmission resulting from acts of listening (p.2).

(2009: 77) "Literacies of listening" is an oxymoron, combining the inscriptive with the auditory. I employ this oxymoron intentionally in order to unfold the 'sound within the word'; that is, to better understand the primacy of phonemic sound and memory not only in language acquisition but in the acquisition of cultural aesthetics and religion.

Michel de Fornel, au séminaire, a noté l'étroitesse de cette approche du vécu sonore: manquent les gestes, Kapchan a exclu la dimension visuelle de l'écoute et elle a plus généralement exclu la multimodalité, se limitant de fait au mixte word-sound, c'est-à-dire le parlé-chanté, la voix qui chante.

L'écoute active des chants soufis

Kapchan entreprend ses recherches au Maroc en 1994 chez les Qadirriya Boutshishiyya, un ordre soufi et un lignage sunnite; elle étudie la pratique du sama', un chant dévotionnel soufi. En 2008 elle retrouve le même ordre dans le sud de la France où il est établi depuis 25 ans. Contrairement aux marocaines, les pratiquantes en France ne parlent pas arabe, ce qui rend nécessaire la translittération des chants et de la liturgie en caractères latins. Bien qu'elles aient accès à ces livres de chant, les femmes en France néanmoins apprennent la liturgie, les chants, les psalmodies [la récitation des noms de Dieu] et les prières (the songs, chants and prayers) en écoutant avec attention celles qui chantent autour d'elles. Au Maroc, les femmes de l'ordre des Qadirriya Boutshishiyya, native speakers of Arabic, ont grandi dans ce monde sonore. Indeed, the sounds of Sufism writ large (Morocco has many Sufi orders) permeate Moroccan culture. Les femmes soufies en France au contraire sont soit des immigrées de deuxième ou troisième génération, soit des françaises récemment converties à l'Islam. Elles ne parlent pas arabe et n'ont aucune connaissance préalable des mélodies. Les sons qu'elles écoutent «sont pour elles non référentiels», are, for them, nonreferential. Pourtant, elles ne commettent aucune faute de prononciation, parce que leur initiation s'opère par l'oreille.

(Sound Writing, 279) Sama' is both the genre of Sufi music as well as the verb "to listen" in Moroccan Arabic. Sama' contains both subject (listener) and object (sound) in its very meaning. Indeed, the performers of this music are not called "singers" (mughaniyyin) as in other musical genres, but are called "listeners" (musama'yyin).

(2009: 65) We chant for 90 minutes, and then chanting turns to singing, as we begin to sing songs, a few dating from the time of the Prophet Muhammad, others based on 18- & 19-century mystical poems … The French speakers enunciate in a beautifully-inflected Arabic, though they don't know the meaning of the words they are pronouncing. Even the North Africans were brought up speaking French. This is less important to them than the power that the sounds contain. Because of Sufism's focus on sama' — or what this group translates as "spiritual audition" — there is a regnant and articulate discourse around the power of sound.

Les non arabophones acquièrent un savoir sonore sans défauts en écoutant avec attention (deep listening) leurs pairs. Mais plus encore que l'apprentissage d'une compétence sonore, cette écoute est un témoignage, witnessing. Des participants au séminaire ont souligné que witnessing, dans des contextes religieux en anglais, signifiait «attester de son adhésion à la Parole écoutée». Les prédicateurs cherchent dans leur auditoire un témoin, witness, qui approuve, qui adhère à ce qu'ils transmettent par la parole. Witnessing in this configuration is a kind of social gnosis (p.280).

Réactions d'auditoires universitaires américains

Kapchan montra deux fois dans des séminaires aux Etats-Unis la bande magnétique enregistrée en France d'une liturgie soufie dans laquelle certaines des femmes immergées dans des chants sama' éclataient en sanglots, entonnant a sung weeping [des pleurs chantés, cf. Steven Feld, Sound and Sentiment, p.33] et accédaient à une sorte de transe appelée al-hal, un état d'extase. Au Texas, une chercheuse fut très choquée: «Est-ce que ces femmes soufies savent que vous faites écouter cette bande dans des universités occidentales?» Eminente spécialiste du monde musulman, elle me reprochait de commettre une forme particulièrement grave de schizophonie [couper des sons de leur source d'origine], a particularly egregious [énorme] form of schizophonia, en faisant écouter cet enregistrement à des auditoires non musulmans. En Indiana, un collègue réagit en disant: «On peut faire un exposé sur un traumatisme de ce genre, on peut même le donner à voir, mais le faire écouter est insupportable.» Un traumatisme? Mais c'était l'enregistrement sonore d'une extase! Ou vraiment? What does it mean to be an aural witness to the pain and praise of others? Qu'est-ce que c'est, porter témoignage par l'écoute de la douleur [les pleurs chantés] et de l'adoration [l'extase] d'autrui? Dans les deux cas, au Texas et en Indiana, les sons étaient déplacés, inconvenants parce que coupés de leur contexte d'énonciation. Et j'eus une contre-épreuve de cette schizophonie: l'empathie qu'éprouva une auditrice, étudiante en musique de première année, qui fondit en larmes en écoutant cet enregistrement. Hers was an open and empathic response.

La propagation de la foi par la musique

Une tactique utilisée pour propager la bonne parole est de faire que l'auditeur qui est à l'écoute de cette Parole devienne à son tour le locuteur que d'autres vont écouter. L'ordre Sufi des Qadirriya Boutshishiyya ne cesse de gagner des adeptes en Europe et en Amérique du nord. L'un des principaux véhicules de la Parole, ce sont les sonorités du soufisme. D'un côté, les groupes de parole se réunissent en privé pour prier et chanter et cette religion reste donc dans l'espace privé; c'est seulement dans ce cadre privé qu'une extase (al-hal) vient conclure les chants (sama'). Mais d'un autre côté, les sons du sama' colonisent l'espace public à l'occasion de concerts ouverts aux profanes. Partout en France les communautés soufies constituées en associations Loi de 1901 organisent des concerts de musique sacrée à l'issue desquels autour d'un verre et de patisseries orientales le public peut rencontrer les musiciens. Une croyance est au fondement de cette promotion par la musique, c'est la promesse d'une traductibilité sonore entre les cultures, même si elles sont intraduisibles l'une dans l'autre par le langage. Privilège de la musique par rapport au langage.

Entre l'empathie et la dissonance

Revenons pour conclure sur la différence entre sama' et al-hal, entre les chants et la transe extatique. Les chants provoquent empathie, transmission, traductibilité des intentions d'autrui. La transe exprime individualité, différence, dissonances.

(Sound Writing, 287) It is the hal, the state of rapture [extase] or sublimity, that sounds like trauma, not the chants, not the songs. It is the appearance of the personal voice amid the sameness of other voices that evoked embarrassment or discomfort in some academic listeners. It is the assertion of difference that somehow makes us quake. Even more disturbing than the personality of the singular voice that breaks with the sonic field in al-hal, however, is its recklessness [insouciance, désinvolture]. When in this state, song transforms into cries, harmonies into dissonances, subjecthood as we know it /288/ dissolves.

Les universitaires américaines évoquées ci-dessus, qui étaient coupées du contexte de la performance musicale, n'y voyaient que la violence désinvolte de la transe, une blessure. Mais pour les femmes témoins et à l'écoute de cette transe, c'est une ouverture à autrui, le partage d'un savoir sonore, une transmission non discursive.

(Sound Writing, 288) To witness this kind of sublimity is to testify to a genre of existence open to aesthetic transformation. For the women involved, such listening is itself a mode of knowing as well as a genre of being with other entities — musical modes, sound patterns, and for them, spiritual beings. To listen in this context is to be drawn into a public intimacy that requires participation in a shared sound knowledge, a non-discursive form of affective transmission resulting from acts of listening.