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Frame Analysis
Les Cadres de l'expérience d'Erving Goffman

21 décembre 2017

Le séminaire de rentrée, début novembre, avait en partie pour objet le cadre d’interprétation d’une performance, modalisé par différents artifices tels que l'emploi d'un langage codé, de figures de style, du parallélisme poétique, de formules stéréotypées, etc. Cette modalisation du cadre d'interprétation est ce que Richard Bauman, au chapitre 3 de Verbal Art as Performance, nomme the keying of performance. Keying est en français «la modalisation» et the keys sont en français «les modes» de performance. Bauman (en 1977) a emprunté ce concept à Erving Goffman dont Frame Analysis était paru trois ans auparavant (en 1974). Michel de Fornel et Maud Verdier présentèrent cet ouvrage capital en le situant par rapport à nous aujourd’hui.

Michel de Fornel, dans sa présentation, cita les livres suivants de Erving Goffman (1922–1982):
• The Presentation of Self in Everyday Life, 1956 [La Présentation de soi, Tome 1 de La Mise en scène de la vie quotidienne]
• Behavior in Public Places, 1963 [Les Relations en public, Tome 2 de La Mise en scène de la vie quotidienne]
• Frame Analysis: An Essay on the Organization of Experience, 1974 [Les Cadres de l'expérience]
• Forms of Talk, 1981 [Façons de parler]

Frame Analysis, dans la lecture qu'en fit Michel de Fornel, est un livre sur la théâtralité qui d'un côté reprend pour s'en démarquer La Présentation de soi, et de l'autre dans son dernier chapitre annonce Façons de parler.

Au premier chapitre (Les représentations) de La Présentation de soi, Goffman adoptait une approche dramaturgique de la vie sociale et appliquait la métaphore du théâtre au monde social:

(73) Les relations sociales ordinaires sont elles-mêmes combinées à la façon d'un spectacle théâtral, par l'échange d'actions, de réactions et de répliques théâtralement accentuées. Un scénario, même si on le confie à des acteurs inexpérimentés, peut prendre vie parce que la vie elle-même est quelque chose qui se déroule de façon théâtrale.

Goffman, La Présentation de soi, Tome 1 de La Mise en scène de la vie quotidienne (Paris, Minuit, 1973), p.73.

L'interaction sociale est une gestion des apparences, l'acteur social est un comédien. Goffman termine ce chapitre (ibid., p.76) en citant longuement le passage célèbre de Jean-Paul Sartre dans L'Etre et le néant sur le garçon de café qui joue à être garçon de café. Sartre exerçait une influence centrale sur Goffman, qui rencontrait la question de l'inauthentique dans les rapports sociaux. Face aux rôles sociaux que jouent les autres, je suis obligé de me couler moi aussi dans des rôles que je vais surjouer. Les rôles sociaux que j'endosse, ce n'est pas moi! C'est l'apparence que j'offre au regard d'autrui. L'acteur social va mettre en scène les apparences en usant d'une dramaturgie et de techniques de maîtrise des impressions que l'on veut donner à autrui.

Cependant, à la dernière page de La Présentation de soi (p.240), Goffman rejetait sa démarche initiale qui consistait à utiliser le théâtre comme une métaphore du monde social.

(240) C'est peut-être le moment de reconnaître que l'exercice par lequel on a poussé à ses limites extrêmes les potentialités enfermées dans une simple analogie relevait en partie de l'artifice rhétorique… Une action mise en scène dans un théâtre est une illusion relativement fabriquée et c'est une illusion avouée. A la différence de la vie ordinaire, rien de réel et d'effectif ne peut arriver au personnage de théâtre… C'est pourquoi il faut abandonner ici le langage et le masque du théâtre.

Goffman, La Présentation de soi, Tome 1 de La Mise en scène de la vie quotidienne (Paris, Minuit, 1973), p.240.

Pour penser le monde social, il faut étudier le théâtre non plus comme une métaphore mais comme un monde social à part entière. Goffman abandonne donc la métaphore théâtrale, mais non pas le théâtre. Dans Frame Analysis, le monde social spécifique du théâtre lui donne le modèle de la répétition ou en anglais du replay. Fabriquer notre monde social, en effet, implique qu'on joue et qu'on rejoue, play and replay. Les critiques de théâtre publiées dans les journaux se limitent le plus souvent à juger de l'adéquation entre la représentation (la performance) à laquelle les journalistes ont assisté et le texte de la pièce; ils accordent une place centrale à l'interprétation; ils jugent la mise en scène par rapport aux intentions présumées de l'auteur de la pièce, ils sont intentionnalistes. Mais ils passent à côté de la fabrication sociale de la performance. C'est pourquoi les critiques de théâtre ne vont pas aux répétitions, or ce n'est qu'au cours des répétitions préalables à la représentation que la troupe de théâtre a effectué la fabrication proprement sociale de l'œuvre. Goffman s'intéresse à cet entre-deux, entre le texte de la pièce et le spectacle de sa représentation, car c'est dans cet entre-deux que s'opère la fabrication. Voyez, dans la table des matières de Frame Analysis, comment la question du théâtre (Chapitre 5, Le cadre théâtral) est enchâssée dans l'analyse de la fabrication du monde social, entre le chapitre 4 (La fabrication) et le chapitre 6 (Problèmes structuraux dans les fabrications).

Les fabrications sont «des efforts délibérés, individuels ou collectifs, destinés à désorienter» ceux qui en sont la cible «jusqu'à fausser leurs convictions sur le cours des choses» (Cadres, p.93). La fabrication existe à partir du moment où on introduit des différences de points de vue sur une situation donnée.

(Cadres, 94) Alors que les modalisations conduisent tous ceux qui y participent à partager le même point de vue sur ce qui se passe, les fabrications sont fondées sur les différences de point de vue.

Le pickpocket provoque une bousculade pour détourner l'attention; il lui faut une divergence de points de vue pour ne pas être attrapé: de son point de vue c'est un coup monté, mais les victimes n'y voient qu'une bousculade. Le cadre théâtral, au contraire, est «moins qu'une fabrication bénigne et plus qu'une simple modalisation» (Cadres, p.145); la fabrication au théâtre s'appuie sur une convergence de points de vue. Il y a convergence de points de vue entre l'acteur et le spectateur, une convergence fabriquée: l'acteur dans son jeu fait comme s'il ne savait pas ce que son personnage va devenir, et de même le spectateur fait comme s'il ne connaissait pas le dénouement de l'intrigue.

Goffman étudie «la frange du cadre» modalisé, the rim of the frame. Partons d'une activité réelle dans son cadre primaire. Prise dans les interactions sociales, cette activité subit plusieurs modalisations successives, qui chacune «ajoute une couche (layer) ou une strate (lamination) supplémentaire à l'activité». Goffman s'intéresse particulièrement à «la strate externe, la frange du cadre en quelque sorte», the outermost lamination, the rim of the frame, as it were. Cette frange indique «le statut de l'activité dans le monde réel» (Cadres, p.91 = Frame Analysis, p.82). Au théâtre, cette frange du cadre modalisé est labile, car le cadre primaire de l'activité dramatique peut toujours revenir au premier plan, quand par exemple l'acteur trébuche. Une scène dramatique peut susciter deux types de rire, selon que c'est le personnage (dans le cadre modalisé) ou le comédien (dans le cadre primaire) qui prête à rire. Goffman, dans Les Cadres de l'expérience, traite donc le théâtre comme un monde social à part entière, où le cadre primaire de l'action reste présent.

Dans le dernier chapitre de Frame Analysis qui est consacré à la parole et en particulier à la conversation (Chapitre 13, The frame analysis of talk = Les cadres de la conversation), Goffman applique sa théorie des cadres de l'expérience au langage. La traduction française est très inexacte en plusieurs endroits. Je reviens au texte original, et je modifie la traduction si nécessaire:

(Frame Analysis, p.497) In sum, then, spoken statements provide examples of most of the framings that have been considered in this study: fabrications, keyings, frame breaks, misframing, and, of course, frame /498/ disputes. (Cadres, p.487) «En somme, donc, les énoncés parlés offrent des exemples de la plupart des cadrages étudiés dans cet ouvrage: fabrications, modalisations, ruptures de cadre, erreurs de cadrage et, bien sûr, controverses sur les cadrages.»

Le rapport du langage à la réalité n'est pas ce qui intéresse Goffman. Ce qui est central pour Goffman, ce qui constitue pour lui la caractéristique centrale du langage, c'est la répétition ou la reprise, le replaying. L'art de la conversation est un art du théâtre. Il y a une théâtralité intrinsèque au langage.

(Frame Analysis, p.503) For what a speaker does usually is to present for his listeners a version of what happened to him. In an important sense, even if his purpose is to present the cold facts as he sees them, the /504/ means he employs may be intrinsically theatrical, not because he necessarily exaggerates or follows a script, but because he may have to engage in something that is a dramatization — the use of such arts as he possesses to reproduce a scene, to replay it. He runs off a tape of a past experience. (Cadres, p.494) «En général, que fait un locuteur, sinon raconter à ceux qui l'écoutent une version de ce qui lui est arrivé? En un sens, même s'il s'impose de présenter les faits bruts tels qu'il les voit, sa manière de les présenter est de part en part théâtrale, non pas parce qu'il exagère ou qu'il suit un script, mais parce qu'il s'engage dans un processus de dramatisation, c'est-à-dire une technique qui lui est propre et qui lui permet de reproduire une scène, de la rejouer. Il passe une copie de la bande enregistrée de son expérience passée.»

Le locuteur va rejouer (replay) ce qu'il a vécu et le mettre en scène. Il ne rapporte pas vraiment la réalité d'un événement passé, il rejoue la scène. La reprise (replaying) dans la conversation est de même nature que la répétition (replaying) au théâtre. Ce faisant, le locuteur raconte les événements comme si ceux qui l'écoutent y avaient participé ou auraient pu y jouer un rôle.

(Frame Analysis, p.504) A tale or anecdote, that is, a replaying, is not merely any reporting of a past event. In the fullest sense, it is such a statement couched from the personal perspective of an actual or potential participant who is located so that some temporal, dramatic development of the reported event proceeds from that starting point. A replaying will therefore, incidentally, be something that listeners can empathetically insert themselves into, vicariously reexperiencing what took place. A replaying, in brief, recounts a personal experience, not merely reports on an event. (Cadres, p.494) «Un récit ou une anecdote, c'est-à-dire une reprise, une séquence rejouée, n'est jamais le simple compte rendu d'un événement passé. Dans son sens plein, c'est bien un énoncé de ce genre [le compte rendu d'un événement passé], mais formulé du point de vue de quelqu'un qui aurait personnellement participé ou pu participer à cet événement, un participant effectif ou potentiel qui est situé de telle façon dans le récit que sa position soit le point de départ de certains développements temporels et dramatiques de l'événement rapporté. Une séquence rejouée sera donc, incidemment, une expérience dans laquelle ceux qui nous écoutent peuvent eux-mêmes s'insérer par empathie, la revivant par procuration. Bref, une reprise (replaying) ne rapporte pas simplement un événement, elle raconte une expérience personnelle.»

Goffman se sert du théâtre, en tant qu'il est socialement fabriqué, pour montrer que l'acteur individuel — le comédien mais aussi l'acteur social et le locuteur — possède une forme d'agentivité. L'individu peut agir as someone of particular biographical identity even while he appears in the trappings [sous le harnachement] of a particular social role. Mais cette liberté de s'écarter du rôle prescrit varie suivant «le cadre dans lequel le rôle est interprété, et la personnalité de l'interprète entraperçue», the frame in which the role is performed and the self of the performer is glimpsed (Frame Analysis, p.573 = Cadres, p.565).