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Le Skaz chez Basheer
Une relation au mot plus charnelle

Jeudi 1er février 2018

Boris Eichenbaum concluait, dans les dernières lignes de l'essai sur Leskov cité sur la page précédente: «Notre relation au mot est devenue plus concrète, plus charnelle, plus physiologique.»

Cette mutation de notre sensibilité explique le refus des écrivains s'exprimant dans des langues rares et exotiques (par rapport aux grandes langues de la littérature «classique») d'abandonner leur langue maternelle. C'est au contraire un retour à la diversité des registres et des dialectes qui commence, dans le dernier tiers du 19e siècle, avec la promotion du skaz, la narration en forme de dialogue. 

Voici un exemple de skaz dans la littérature de fiction contemporaine en langue malayalam, Inde du sud. Je profite des admirables traductions de Dominique Vitalyos. Vaikom Muhammad Basheer (1908–1994) est un écrivain-culte au Kerala. La Lettre d’amour (Premalekhanam) le rendit célèbre en 1943 et il a acquis depuis une immense notoriété. Le récit intitulé Tankam est ici reproduit dans la traduction de Dominique Vitalyos publiée dans Vaikom Muhammad Basheer, Le Talisman, Paris, Zulma, 2012.

Tankam

Maîtresse de mon cœur,
Je m'apprête à raconter une histoire à mes lecteurs. Ouvre grand tes oreilles.

[Double voix, double espace-temps: le narrateur, Tankam et le lecteur. Tankam = prénom féminin, mais auparavant nom commun désignant «l'or».]

Si vous croyez que sous le nom de ma femme, qui désigne l'or, se cache une combinaison fascinante de perfection physique et d'élégance, objet de la louange exaltée du cercle des poètes, vous vous méprenez gravement. Nos zélateurs de la beauté n'ont jamais accordé un regard à Tankam. Ma Tankam, mon trésor, est du noir le plus pur, couleur d'une allumette plongée dans l'eau pour l'éteindre. Seul est blanc le blanc de ses yeux. Même ses dents et ses ongles sont noirs. Lorsque Tankam sourit, son visage s'auréole de lumière, mais c'est une lumière filtrant d'une cape de ténèbres, une suie de clarté issue d'une cheminée obscure.

[Hyperboles et antiphrases]

Chaque jour, elle me babille avec émotion des propos amoureux. Ah, la voix de Tankam! Elle n'a pas le timbre frais du coucou noir qui lance son appel dans les bosquets du printemps. La voix de ma pépite, à dire vrai, ne tient pas de l'oiseau chanteur. Sa mélodie s'apparente plutôt aux craquements grognons du rat-taupe tapi au fond de son terrier dans la solitude de la nuit, qui décortique et croque ses réserves de graines rugueuses! Ma Tankam, aux membres pleins et fermes, vient d'avoir dix-huit ans. Elle brille de tout l'éclat de sa jeunesse en fleur. Dire qu'elle est la maîtresse de ma vie est bien au-dessous de la vérité: elle gouverne mon univers tout entier. Je suis le manguier-miel de cette liane d'amour qui enlace mon tronc solitaire de ses tiges multiples.

Je vois bien que vous éprouvez un soupçon d'envie et une bonne dose de respect à l'égard du bénéficiaire que je suis de l'amour sans tache de Tankam. Pour ce jeune homme viril, généreux, aux traits avenants. Un seul de mes regards et toutes les reines de beauté, prosternées, inondent mes pieds de larmes en implorant mon amour. Tandis que je flâne au crépuscule, paisible et grave, en quête de ces moments précieux, les perles de la gent féminine dardent une prunelle anxieuse aux fenêtres de leurs demeures dans l'espoir de m'apercevoir. Et je vais vaguant par les rues de la ville, mes yeux calmes baissés sous mes longues paupières, tel l'ascète maître de ses sens qui a renoncé aux passions mondaines.

[Entre le burlesque et l’héroï-comique: mots familiers pour évoquer des choses nobles, et style noble pour traiter un sujet trivial, décalage entre la tonalité et le sujet traité. Ancêtre lointain de cet amoureux = Don Quichotte. Tel l’ascète maître de ses sens = il transforme son invisibilité de mendiant en maîtrise de soi d’un sadhu.]

Du moins est-ce l'image de moi que, dans mon orgueil, je nourris le fol espoir de vous transmettre. Mais que voulez-vous, de la loi divine au mensonge, il n'y a qu'un pas ...

[Dialogue avec le lecteur. De l'héroï-comique à l'auto-dérision.]

Car à dire vrai, si j'ai bien deux jambes, l'une est nettement plus courte que l'autre, desséchée, filiforme, figée comme un poteau. Et c'est en appui sur un long bambou que, penché vers le sol, je la traîne à chaque pas pour me déplacer. Si, voyant sur le sol sableux une trace semblable à celle d'une corde déroulée, vous remontez jusqu'à son origine, vous me verrez. Et vous découvrirez la bosse pendue à mon dos comme un gros jaque emballé dans un sac de jute. Quant à ma tête, c'est une pastèque, ornée de lèvres en pneus de voiture. A leur commissure se consume un sempiternel mégot de bîdî.

[Les petites cigarettes des pauvres.]

Les deux yeux que je possède ont sur le monde des points de vue divergents. Ils se regardent comme ouvrier et patron — sans aucune sympathie l'un pour l'autre. Si l'un fixe, droit devant lui, une jambe filiforme, l'autre avise un chien accourant à sa gauche, la langue pendante et la queue retroussée.

Tankam me dit parfois: «Quand tu me regardes d'un œil sur la véranda, l'autre est capable de surprendre un chat en train de voler dans la cuisine, la tête dans le pot à lait.»

Quant à ma voix, elle n'a, pour autant que je sache, aucun défaut majeur. Lorsqu'un âne se met à braire sur le chemin, Tankam soulève le panneau de bambou qui masque la fenêtre et jette un regard inquiet au-dehors. Je lui ai demandé pourquoi, un jour. «J'ai cru que c'était toi», m'a-t-elle répondu.

[Est-ce la figure de style qu’on appelle syllepse: âne au propre et au figuré?]

Bien. À présent, une image indélébile de ma personne a dû s'imprimer dans votre cerveau. Désormais, où que vous me croisiez, vous ne pourrez plus, j'en suis sûr, passer votre chemin sans déguiser le sentiment que je vous inspire. Mais revenons à moi:

[Mendiant. Intouchable qui n’a pas bénéficié des emplois réservés aux scheduled castes.]

… on ne m'a pas accordé d'emploi réservé. Je fais le mendiant, c'est tout.

Tankam balayait le jardin des voisins pour gagner sa vie, mais un jour, le fils du propriétaire, levé très tôt, l'a aperçue et lui a fait peur. Elle a quitté son travail. À présent, elle surveille une plantation de bananes pour empêcher les vaches et autres intrus d'y pénétrer. De temps à autre, elle coupe un régime, une feuille, emballe le premier dans la seconde et s'en va vendre sa marchandise dans une boutique.

Tankam et moi, nous nous sommes rencontrés pour la première fois un soir de lune noire et de pluie battante, au mois de karkkadakam.

[Juillet-août, sous la mousson.]

Ce jour-là, j'étais sorti mendier comme d'habitude. Je venais de terminer ma tournée, mon gain de deux ou trois piécettes de cuivre noué dans un coin de mon pagne. La nuit tombait. J'ai mangé les restes de riz qu'on m'avait donnés à la porte d'un restaurant et je me suis roulé en boule dans un coin du porche d'une grande maison. Il pleuvait très fort et le vent soufflait.

De temps à autre, s'échappaient de la demeure des bouffées de musique ponctuée d'éclats de rire. Le rappel de ces aspects joyeux de l' existence m'inspirait quelques réflexions. Pendant que les habitants de ce monde, dans leur écrasante majorité, passaient leur vie en pleine misère, le dessus du panier nageait dans le bonheur. Quelle était la raison de cette différence abyssale? Qui était responsable de cet état de choses? Absorbé dans mes pensées, j'ai fini par m'assoupir. Soudain, dans un rugissement sourd, deux lances de lumière m'ont transpercé les yeux. Étourdi, stupéfait, j'ai fini par distinguer face à moi les phares d'une automobile. Deux hommes en sont descendus, le maître de maison et son fils, propriétaires de la villa. Des gens très riches. — Qui est là? a tonné le jeune maître en regardant dans ma direction. J'ai gardé le silence. — Laisse-les, fils, ils peuvent rester, ce sont sûrement de pauvres gens, a répondu le père avec humanité. — Des pauvres! Pour toi, ce sont toujours des pauvres! Et si c' était un maudit cambrioleur? À ces mots, le jeune maître a allumé sa torche et m'en a planté le faisceau dans les yeux, m' aveuglant. En voyant mon crâne difforme, il s'est mis à hurler: — Sors de là tout de suite! Va-t'en! — De grâce, mon jeune prince, me suis-je écrié, sur le ton de la soumission la plus abjecte. Je ne suis qu'un misérable mendiant, pas un voleur, ni un mauvais bougre! Par cette pluie, où votre serviteur pourrait-il aller? De plus, je ne marche qu'à grand-peine... — Pfff! Sors de là, je te dis, espèce de bourrique, et que ça saute! Un mendiant, hein! Un traîne-savates, oui! Un feignant, infichu de se trouver un travail pour mener une vie honorable! Fous-moi le camp d'ici! Je me suis reculé un peu sous le porche, effrayé par le déluge qui se déversait dans cette obscurité impressionnante. Alors, le jeune maître s'est avancé et m'a asséné trois coups de la canne à pommeau d'or qu'il tenait à la main. Je me suis mis à glapir de douleur. — Arrête! s'est interposé le maître de maison. Ne le frappe pas! — Ne te mêle pas de ça, tu n'y comprends rien! lui a répondu son fils tout en me poussant à coups de bottes.

[Battu et chassé par le propriétaire, il se retrouve à la rue.]

Trempé, je me suis éloigné en traînant ma jambe. De longues heures se sont écoulées. Il pleuvait toujours à verse. J'ai tenté plusieurs fois de m'abriter sous des auvents, mais chaque fois on m'en chassait comme un chien enragé. J'ai enfin atteint les abords de la ville. Alors que je marchais à l'aveugle dans une ruelle, j'ai aperçu de la lumière à travers les interstices d'un volet de bambou. J'ai longuement hésité avant de frapper à la fenêtre et d'appeler.

Une voix forte a crié: — Qui est là? — C'est moi, ai-je répondu sur un ton implorant, un pauvre homme. Je suis trempé comme une soupe... Une main invisible a ouvert le battant de palme tressée et je me suis traîné à l'intérieur, bousculant au sol un pot de terre qui s'est renversé. Lorsque j'ai rouvert les yeux, j'étais étendu sur une natte en lambeaux près d'un ballot de cosses de noix de coco. Une jeune femme se tenait debout non loin de moi, en appui contre le volet de bambou. J'ai levé les yeux sur son visage et je l'ai vue tourner vers moi un regard humide où l'espoir le disputait à l'inquiétude. C'était Tankam! Je me suis redressé lentement, puis je lui ai tout raconté. Tankam pleurait, je pleurais, nous avons pleuré ensemble un long moment. Quand j'ai eu terminé mon histoire, elle a déclaré dans un long soupir:

— Séchez vos larmes. Je vis seule dans cette maison. Maman est morte le mois dernier. Si vous voulez, vous pouvez loger ici... C'est ainsi que nous en sommes venus à habiter ensemble, Tankam et moi. Au bout d'un mois, comme elle s'était attachée à moi, elle a accepté, par compassion, de devenir ma femme. Et nous vivons depuis comme deux perruches inséparables, pépiant, volant de branche en branche, extasiés de bonheur, déployant dans les rayons dorés de l'aube les plus beaux sourires de l'amour! Tankam, ma Tankam, oui, car elle est bien mienne, cette aurore de printemps que l'arc-en- ciel irise!