hogarthMenu_layout

Performance individuelle et tradition
Anthony K. Webster on Navajo poetry

16 novembre 2017

Michel de Fornel a présenté l'ouvrage désormais classique de Anthony K. Webster, Explorations in Navajo Poetry and Poetics, Albuquerque, University of New Mexico Press, 2009.

La grammatisation du navajo, langue athapascane parlée chez les Diné au nord de la frontière entre le Mexique et les États-Unis (Arizona, Nouveau-Mexique), en a fait une langue écrite et une langue de littérature. Mais les poètes navajo alternent0 anglais et navajo sans qu'il y ait besoin de traductions. Les poètes navajo écrivent directement en anglais des poèmes navajo au même titre que les poèmes qu'ils écrivent ou écriraient en navajo. Leur rapport à leur langue maternelle est très différent de celui qu'on observe en maya ou en quechua par exemple, où les poètes privilégient des éditions bilingues associant l'original maya ou quechua et la traduction en espagnol très littéraire, un espagnol qu'ils ne mayanisent pas. Par contraste, des poèmes écrits par des locuteurs navajo en anglais sont des poèmes navajo, qui reprennent en anglais des manières de parler navajo.

On y retrouve des dispositifs poétiques de l'oralité navajo tels que le codeswitching, le parallélisme poétique, des marqueurs comme «il était une fois» ou «et alors». Par contre, il y a des formes d'exhortation qui ne s'y retrouvent pas et les poètes navajo n'utilisent pas le discours indirect, mais seulement le discours direct, dans un langage très cru (qu'on traduisait jadis en latin pour la décence). On cite les discours, mais pas les pensées des autres; on rapporte leurs dires, pas leurs pensées.

Importance des onomatopées (mots reproduisant un son) et des idéophones (sons imités de quelque chose et exprimant une sensation) comme un chant d'oiseau ou le bruit d'une flèche qui part. [Cf. le bruit des obus qui tombent dans les correspondances de la Grande Guerre.] Ce sont des formes de catégorisation du monde sensible. Les idéophones, nombreux en navajo, sont utilisés en poésie pour accroître la présence du monde sensible et lorsque des idéophones navajo sont insérés dans les poèmes en anglais, c'est, dit-on, pour rendre la langue «plus précise». Dans l'idéologie linguistique qui est ici impliquée, les idéophones sont doués d'iconicité. Ils marquent d'une part l'oralité, et d'autre part le fait que le poème (en anglais) est écrit par un navajo. L'idéophone est l'icône d'une identité navajo. L'écriture poétique est indissociable d'une performance en ce sens que tous les dispositifs poétiques utilisés, pour fonctionner, doivent être énoncés in performance lorsque le poète lit à haute voix ses poèmes devant un auditoire.

L'individu dans la performance poétique

Anthony K. Webster, "To All the Former Cats and Stomps of the Navajo Nation": Performance, the Individual, and Cultural Poetic Traditions, Language in Society, Vol.37, No.1 (Feb., 2008), pp.61–89. Chapitre 4 de Explorations in Navajo Poetry and Poetics. Sur un poème de Laura Tohe. Article disponible dans la bibliothèque Tessitures: Anthropologues linguistes > Webster.

Au chapitre 4 de ses Explorations comme dans l'article de 2008 qui en est la source, Webster opère un déplacement frappant dans l'analyse du poème au poète, de la poésie comme littérature à la performance poétique comme art vivant. Il prend pour objet non plus les poèmes publiés dans leur textualité mais les poètes à l'occasion leurs performances, c'est-à-dire dans les événements de parole que sont les lectures publiques de leurs poèmes au cours desquelles le texte écrit est recontextualisé. Webster montre qu'il y a dans le texte des moyens de le recontextualiser. Non seulement le poète fait précéder sa récitation d'une introduction qui varie selon les auditoires, mais il fait varier la façon dont il récite en jouant sur la prosodie, les pauses indiquées par les sauts à la ligne et la prononciation.

Laura Tohe en 2001 en Arizona récite son poème Cat or Stomp dans deux contextes différents: au Diné College de Tsaile, puis au Navajo Nation Museum de Window Rock. Diné et Navajo désignent l'un et l'autre les navajo, mais Diné a une connotation politique, tandis que Navajo a une connotation culturelle. La poétesse tient compte du contraste entre ces deux noms, l'un plus politisé et l'autre plus consensuel, et des différences circonstancielles entre ces deux cadres de performance dans la façon dont elle évoque son histoire personnelle, tant dans l'introduction précédant la récitation que dans ses échanges et ses rires partagés avec l'auditoire.

Le poème en question, Cat or Stomp, fait référence aux goûts musicaux et vestimentaires des jeunes pensionnaires dans les collèges indigènes navajo des années 1950–1970.

The poem under consideration here, however, deals with which "group" a person belonged to during his or her time at boarding school. The names for the groups were "cats" — who listened to rock and roll, wore bell-bottoms [pantalons à pattes d'éléphant], and the like — and "stomps," who listened to country music and wore Wrangler jeans and cowboy boots. The distinction between "cat" and "stomp" was widely known to a certain generation of boarding school students, and in many ways this poem is a bit of boarding school nostalgia.

[Les Stomps sont ceux qui aimaient la danse en ligne (country line dance) dans laquelle ils tapaient du pied (stomped their feet) en cadence.]

Ce poème est sous-tendu par une double postulation simultanée entre la nostalgie pour ces temps heureux de l'enfance bercée par le rock and roll et la country music… et le contrôle social oppressif qu'exerçaient les boarding schools sur les jeunes amérindiens dont certains militaient aux AIM (American Indian Movement). Cette tension est prise en compte par Laura Tohe dans sa façon de moduler ses récitations en fonction des publics auxquels elle s'adresse, autrement dit dans son art de construire des cadres modalisés à chaque fois différents pour chaque performance.