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Réactualisations (re-enactments)
dans un roman épique multipliant les hyper-récits

17 janvier 2019

Je reprends à mon compte la thèse de John Foley présentée dans le séminaire précédent. Les représentations chantées d'un épisode particulier d'une épopée, vivantes aujourd'hui encore dans l'Inde par exemple dans les soirées ou les nuits organisées à l'occasion d'une fête religieuse, sont des réactualisations (re-enactments) à chaque fois nouvelles d'une tradition immanente à la mémoire collective. Les paroles épiques chantées par un artiste et reçues par un auditoire ont un pouvoir de metonymic referentiality disait Foley, une métonymie référentielle. Elles rendent présent dans l'espace-temps du récit ou de l'épisode chanté ici et maintenant l'espace-temps de l'histoire globale dont l'épopée est la tradition. Le récit ou l'épisode chanté aujourd'hui est la partie qui fait référence au tout de l'épopée.

Je crois trouver un modèle du fonctionnement de cette métonymie entre performance et tradition dans la composition, inspirée du Mahābhārata, du roman épique composé par Thakazhi en malayalam dont le titre, Kayar (Coir), «La corde tissée de [mille et une] fibres de noix de coco», est une métaphore connotant cette composition tissée de mille et un récits annexes. Le document de travail qui m'a servi d'exemplier au séminaire et qui est reproduit ci-dessous n'a de sens que dans le cadre des analyses ethnohistoriques et ethnopoétiques constituant le dossier Kayar sur lequel je travaille au long cours:

http://ginger.tessitures.org/malayalam/kayar-1978/thakazhis-kayar/

Les rectangles enchâssés les uns dans les autres sur le schéma ci-dessous représentent chacun un arc narratif (au sens précis du mot en narratologie). Un arc narratif est le profil d'une intrigue qui se développe dans un récit depuis le nœud de l'intrigue (côté supérieur de chaque rectangle) jusqu'au dénouement (côté inférieur du rectangle). Chaque arc narratif est composé d'une séquence d'épisodes ou récits annexes qui réactualise sous un angle et dans un contexte à chaque fois particuliers le tout du récit épique racontant globalement la ruine des Maisons nayar, la dissolution des liens de dépendance et la disparition des modes traditionnels de riziculture, l'arrivée au pouvoir des communistes.

Quelques rectangles aplatis sur le schéma ci-dessous représentent chacun un flashback, un retour dans le passé, une analepse dans le récit, auquel ces retours en arrière donnent de la profondeur. Ils augmentent la profondeur historique du récit-cadre, qui passe de trois générations (1886–1970) à cinq générations (remontant à 1834), lorsqu'on y inclut les récits des temps passés avidement reçus de la bouche du conteur Acchoma Kurup dans l'un des premiers chapitres. Les flashbacks suppriment la linéarité du récit qui devient un drame à facettes. Le flashback du chapitre 62 sert à mettre en perspective la révolte des musulmans au Malabar en 1921 (Mappilla Rebellion) et la fuite des hindous vers le sud. La même fuite des hindous vers le sud s'était produite du temps de Tipu Sultan au dix-huitième siècle; les généalogies et la mémoire familiale de certains brahmanes du Travancore en portent la trace: l'un de leurs ancêtres était venu se réfugier dans le sud.

Je souligne l'utilisation des procédés littéraires, arcs narratifs enchâssés les uns dans les autres et flashbacks, pour faire référence, à partir de chaque épisode, au tout du récit épique.

arcs narratifs

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