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Comédiens au travail
Le retour du souffleur au théâtre
Maud Verdier ethnographe de La Bulle Bleue

21 février 2019

Poursuivant la démarche présentée l'an dernier (voir la page Consignes et instructions au théâtre), Maud Verdier substitue à l'approche du spectacle centrée sur la performance, the performance-oriented approach dont parle Bauman et qui perdure depuis les années 1970, une approche de la performance centrée sur les répétitions, the rehearsal-oriented approach.

La Bulle Bleue, à Montpellier, est un ESAT (Etablissement et Service d'Aide par le Travail) ouvert depuis 2012 qui accueille 50 travailleurs en situation de handicap. ESAT artistique, il propose trois Ateliers: Théâtre (création de spectacles), Traiteur (réalisation et livraison de petits déjeuners et pauses gourmandes), Jardinage (création et entretien d'espaces verts). La troupe de théâtre se compose de 11 comédiens professionnels et 4 techniciens du spectacle. Les metteurs en scène sont invités pour trois ans et «viennent du monde ordinaire».

Maud Verdier a observé au long cours la création et la mise en scène d'une pièce de théâtre intitulée Le Bouc, jouée les 24 et 25 janvier 2019 au Théâtre des 13 Vents – CDN de Montpellier. Adapté et mis en scène par Bruno Geslin, ce spectacle est librement inspiré du film Le Bouc de Rainer Werner Fassbinder (1945–1982) et du livre L'Excès-l'usine de Leslie Kaplan (P.O.L). La distribution (16 rôles) comprenait 7 des 11 comédiens de la troupe permanente de La Bulle Bleue plus 9 jeunes comédiennes et comédiens issus du Cours Florent de Montpellier.

Jordos, le bouc [émissaire], est un travailleur immigré grec en butte à la sauvagerie et aux peurs des ouvriers et ouvrières travaillant à la chaîne dans une petite ville de Bavière qui se soude en sacrifiant l'étranger. «Le Bouc est l'observation méticuleuse, presque clinique, des mécanismes de violence qui amènent les membres d'un groupe à persécuter un individu, parfois jusqu'au sacrifice, afin de maintenir une cohésion, voire d'affirmer une identité collective» (Bruno Geslin).

L'analyse sémiotique, sociolinguistique et anthropologique des répétitions et du travail des comédiens ne peut être reprise ici, mais l'observation d'un détail significatif mérite d'être mentionnée et confirmée par quelques références. Philippe, qui joue l'un des rôles principaux, partiellement aphasique à la suite d'un AVC, éprouve d'immenses difficultés à mémoriser les mots de ses répliques. Il a recours à plusieurs subterfuges pour compenser ce handicap: l'emploi de mots valises, la technique du comptage avec les doigts, l'emploi d'un enregistreur, mais surtout, un système de souffleur s'est mis en place au cours des répétitions entre Arnaud (qui lui souffle les mots) et Philippe. C'est faire d'un subterfuge pour surmonter un handicap un geste théâtral: assumer le retour du souffleur sur scène.

Le retour du souffleur, une évolution récente

Maud Verdier évoque l'exemple canonique des mises en scène de Madeleine Louarn.

https://everybodywiki.com/Madeleine_Louarn

«Je viens d'un milieu paysan qui n'avait ni les codes ni les références.» Après des études d'éducatrice spécialisée, Madeleine Louarn intègre en 1980 (à 22 ans) l'association les Genêts d'Or à Morlaix. «J'ai dit spontanément “Essayons le théâtre, la mythologie grecque, les grands récits structurants.”» En 1982, elle crée un atelier de pratique théâtrale amateur au sein des Genêts d'Or, l'Atelier Catalyse. De 1989 à 1991, Madeleine Louarn quitte Morlaix pour Rennes où elle est comédienne pour la compagnie de théâtre Tuchenn. À son retour à Morlaix, en 1992, elle crée le Théâtre de l'Entresort dont elle est directrice artistique. En parallèle, l'Atelier Catalyse devient un ESAT (Établissement et service d'aide par le travail), les comédiens passent donc d'une pratique amateur à une activité permanente et professionnelle.

A ses interprètes qui ne savent ni lire ni écrire, Madeleine Louarn confie pourtant les mots de Beckett, Tchekhov, Shakespeare, Ibsen, Novarina. Sur le plateau, il y a des souffleurs qui pallient les pertes de mémoire. Installer un souffleur sur scène avec un porte-voix, c'est un geste théâtral, qui devient une marque de fabrique de la troupe du Théâtre de l'Entresort. «Le souffleur est la marque du théâtre.»

Il existe désormais d'autres exemples de cette démarche qu'on peut appeler le retour du souffleur au théâtre, dont il avait quasiment disparu, et même une pièce de théâtre emblématique de cette démarche.

Tiago Rodrigues, Sopro (Souffle)

Directeur artistique du Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne, Tiago Rodrigues a écrit, mis en scène et fait jouer Sopro, en portugais surtitré en français, sur diverses scènes françaises en 2018-2019.

https://www.festival-automne.com/edition-2018/tiago-rodrigues-sopro

Un décor simple – des rideaux, un plancher, quelques chaises – pour dire les éléments premiers du jeu théâtral. Sopro – «souffle» en portugais – raconte un théâtre dont il ne resterait rien, et qui renaîtrait de la mémoire d'une souffleuse. À partir d'anecdotes collectées auprès de Cristina Vidal, souffleuse depuis vingt-cinq ans au Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne, dont il est le directeur, mais aussi de l'équipe du théâtre, Tiago Rodrigues a conçu un spectacle où se croisent extraits de pièces classiques – de Racine, Tchekhov ou Sophocle – et moments de coulisses. Une double projection qui nous emmène à la fois vers le passé, par l'évocation des multiples histoires qui font la vie d'une «maison», et vers un avenir hypothétique, celui d'un théâtre déserté, déjà envahi par quelques plantes. Hommage à un métier menacé de disparition, Sopro fait plus largement la part belle aux personnes cachées du théâtre, qu'elles le soient derrière des rôles ou des coulisses. Au-delà des textes, la pièce est mue par l'envie de représenter l'invisible, ce souffle qu'on ne peut ni attraper ni totalement contrôler, et qui pourtant nous tient, spirituellement et physiquement, en vie.

La Place du souffleur par Tiago Rodrigues

https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Sopro/ensavoirplus/idcontent/78433

Dans Souffle, la protagoniste n’est pas une comédienne mais Cristina Vidal, souffleuse depuis plus de 25 ans au Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne. Accompagnée sur scène par six acteurs et une centaine de fantômes, cette gardienne d’un métier en voie d’extinction évoque les histoires réelles et fictionnelles d’un théâtre aujourd’hui en ruines.

À mon arrivée au Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne en 2015 comme directeur, on m’a demandé si je voulais travailler avec des souffleurs. Je n’en voyais pas encore l’intérêt pour mes répétitions mais, peut-être précisément pour cela, je décidais de travailler avec l’un deux. Cristina intégra l’équipe du spectacle.

Au Teatro Nacional depuis plus de 25 ans, elle est rapidement devenue une présence indispensable pour moi. Avec elle, j’ai appris que le souffleur n’est pas juste ce bureaucrate des coulisses garant de la fidélité au texte original, qui vient au secours en cas de trous de mémoire ou corrige les altérations. Le souffleur est un complice des acteurs, dans les moments de grâce et surtout de disgrâce. Il les connaît, s’adapte à eux, apprend à respirer au même rythme. Le souffleur est aussi l’avocat de l’auteur et le conseiller du metteur en scène.

Plus que les histoires et l’artisanat du souffleur, c’est la métaphore qu’il invoque qui m’a intéressé. Le souffleur est le souffle vital du théâtre. Non seulement sa mémoire, mais aussi ses poumons. Il vit dans cette zone frontalière entre le visible et l’invisible, la scène et les coulisses, le mot écrit et la parole, l’auteur et l’acteur. Le souffleur est le seul habitant de ce no man’s land où ont lieu les négociations du théâtre.

C’est en imaginant ce que serait un théâtre vu depuis la place du souffleur qu’est né en moi le désir de créer cette pièce. Je me suis demandé ce qui arriverait si un théâtre s’effondrait et qu’on ne retrouvait dans les décombres qu’un seul survivant : le souffleur. Quel corpus théâtral pourrions-nous réinventer si le seul organe resté en vie était les poumons, le souffle de la mémoire ? Puis tout a réellement commencé quand, au cours d’une pause de répétition, à la terrasse d’un café à côté du Teatro Nacional D. Maria II, la souffleuse Cristina Vidal a accepté le défi que je lui lançais : pour la première fois de sa vie, elle serait sur le plateau, au premier plan, en vue.