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Texte et performance

2 novembre 2017

Richard Bauman opère une rupture méthodologique décisive en subtituant à toutes les approches des arts de la parole centrées sur le texte une approche centrée sur la performance. Premiers mots de l'article de 1975:

Departing from text-centered perspectives on verbal art, an approach is developed to verbal art as performance…

Mais préférons la réédition augmentée de 1977.

Richard Bauman, Verbal Art as Performance [1977], Prospect Heights, Illinois: Waveland Press, 1984, p.7:

(7) Modern theories of the nature of verbal art, whether in anthropology, linguistics, or literature, tend overwhelmingly to be constructed in terms of special usages or patterning of formal features within texts.

Bauman cite entre autres preuves un texte célèbre de Roman Jakobson, Linguistique et poétique (1960), repris dans ses Essais de linguistique générale, trad. française, p.218: «La visée (Einstellung) du message en tant que tel, l'accent mis sur le message pour son propre compte, est ce qui caractérise la fonction poétique du langage.» Et Bauman conclut:

(8) Whatever their differences, of focus or emphasis, all these approaches make for a conception of verbal art that is text-centered. For all, the artful, esthetic quality of an utterance resides in the way in which language is used in the construction of the textual item.

Au texte tout fait et figé dans sa littéralité, Bauman oppose la performance en train de se faire, the emergent quality of performance. Dès 1971 en français Roland Barthes opérait la même rupture.

Performances sans le préalable du texte

L'œuvre d'art, au sens traditionnel du mot, est reçue par le lecteur, l'auditeur ou le spectaterur comme toute faite et fermée sur elle-même dans la version qui fait autorité, la version canonique, dont toutes les reproductions, exécutions ou représentations ultérieures seront des copies. Elle est alors figée dans sa matérialité. «L'œuvre, disait Roland Barthes à propos d'œuvres écrites, est un fragment de substance, elle occupe une portion de l'espace des livres (par exemple dans une bibliothèque).» Dès qu'une œuvre fluctue, cependant, d'une version, d'une interprétation ou d'une représentation à l'autre, elle s'ouvre. Non pas seulement dans le cas particulier de «l'œuvre ouverte» étudiée par Umberto Eco (L'Œuvre ouverte, 1962), mais dans toutes les situations où une œuvre est produite, interprétée, mise en scène, jouée, parlée, chantée. L'œuvre existe alors in performance. Cette ouverture ne se limite pas aux arts vivants; les textes littéraires aussi existent pour le lecteur in performance. Comme disait Roland Barthes en 1971 dans De l'œuvre au texte, «le texte ne s'éprouve que dans un travail, une production». Ce travail est celui du lecteur dans le cas d'une lecture silencieuse, ou d'un performer dans le cas d'une lecture à haute voix.

Roland Barthes, De l'œuvre au texte [1971], repris dans ses Œuvres complètes, Paris, Seuil, Seconde édition 2002, Volume III, pp.908-916.

Attention cependant! L'emploi métaphorique du mot texte pour désigner la production de l'œuvre par le lecteur prêtait à malentendu. Le Texte (ouvert) était à l'Œuvre (fermée) ce que pour nous aujourd'hui la Performance est au Texte. Dans ce qui suit, je me conforme à l'emploi du mot texte au sens de «texte fixé par l'écriture» qui a prévalu, tant en anthropologie linguistique que dans les études théâtrales (ou les performance studies américaines), quand on oppose par exemple «le théâtre du texte» et le «théâtre du geste».

Dans les années 1960-1970, les années de la Nouvelle Critique, au cours desquelles s'imposaient le paradigme de la Culture comme Texte (Clifford Geertz) et la dichotomie entre Texte et Performance, la représentation théâtrale (dramatic performance) et tous les Arts de parole (Verbal Art), subordonnés à la primauté du texte, étaient conçus comme une «représentation» (au sens étymologique du mot) et une réitération du texte. C'est à partir des années 1980 où ce paradigme de la textualité et cette dichotomie sont remis en question que s'ouvre une nouvelle époque des Performance Studies et des Arts de parole centrés désormais sur les performances sans que le texte soit préalablement fixé.

Un retour de la performance au texte

Une large part de nos recherches reste cependant centrée sur des textes tour à tour contextualisés puis retextualisés, de performances en performances, chacune étant l'occasion, à une date particulière dans un contexte local particulier, d'un retour à un texte dont l'autorité dépasse le cadre local de son énonciation. Bauman et Briggs ont repéré cette évolution des études sur la performance dans leur rétrospective de 1990.

Richard Bauman and Charles L. Briggs, Poetics and Performance As Critical Perspectives On Language and Social Life, Annual Review of Anthropology, Vol.19 (1990): 59-88.

(67) Nevertheless, a number of recent studies suggest that scholars are moving away from a focus on context, as conceived in normative, conventional, and institutional terms. Blackburn's work on Tamil bow songs provides a case in point. In an article published in 1981, Blackburn noted that "the influence of oral context on narrative content" provided a "central focus of this essay" (47 [1981]:208). Five years later, while similarly declaring that "Performance ... is whatever happens to a text in context" (48 [1986]:168), he went on to argue that the analysis of text remained central to the study of performance. By the time his monograph on bow songs appeared in 1988, Blackburn asserted that what is needed is a "text-centered approach to performance" that "starts with the narrative outside its enactment" (49 [1988]:xviii).

On trouvera dans la bibliothèque Ganapati le troisième des textes cités de Stuart Blackburn qui réhabilite une approche centrée sur le texte dans l'étude de la littérature narrative in performance. Dans les années 1970-1980, la méthode privilégiée était d'étudier comment la performance affectait le texte. A l'inverse, Blackburn étudie comment les textes affectent leur récitation.

Bibliothèque Ganapati:
Literature and verbal art > Blackburn (Stuart)

Stuart H. Blackburn, Singing of Birth and Death. Texts in Performance, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1988, p.xviii:

A new approach is especially desirable for the study of extended narratives in performance. Whereas the event-centered approach worked well for the shorter, conversational genres (riddle, proverb, and toast), it virtually abandoned the longer narratives either to structuralism or to the theory of the oral formula, both of which have blunted the original thrust of performance studies and returned to a decontextualized text. […]

From [studies that continue the “ethnography of speaking” school of sociolinguistics] we learn how the text is performed and how performance affects text; what is rarely addressed is the reverse process — how texts affect their telling. This is the question a text-centered approach asks. This book attempts to demonstrate that approach by discussing how bow songs structure their own singing. […]

A text-centered approach to performance thus starts with the narrative outside its enactment. It consciously rejects the claim that the meaning of a text lies only in performance, that the text is inseparable from its telling. In the bow song tradition, palm-leaf manuscripts carry cultural value before /xix/ and after, as well as during, performances. Also, the narrative content of a bow song marks it (by an internal tag line) as either a "birth story" (piranta katai) or a "death story" (irantappatta katai), which in turn determines when and how it will be sung in a festival. The point is simply that a bow song carries meaning as it moves into performance. The target of analysis is then to follow this movement and to discover what kind of relation arises between the text and its performance.