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Edward Sapir dans les années 1920
Entre linguistique et psychanalyse

Séminaire du Mercredi 23 janvier 2013

L'anthropologie américaine emprunta à la linguistique ses premiers modèles d'analyse, mais le culturalisme américain prend sa source dans la psychologie romantique de langue allemande, de Herder à Freud. L'œuvre de Edward Sapir (1884-1939) s'est développée au point de convergence entre ces deux lignes de pensée: la linguistique culturelle (sur la base de l'hypothèse Sapir-Whorf) et l'école Culture et personnalité.

La pensée de Sapir est passée par deux tournants, celui de 1916 à partir duquel il s'intéresse à la psychanalyse, et le tournant de 1927 à partir duquel émerge le thème de la psychiatrie et de l'approche «clinique» de la culture.

Regna Darnell, "Personality and culture. The fate of the Sapirian alternative," in George W. Stocking Jr, ed., Malinowski, Rivers, Benedict and Others, Madison, Univ. of Wisconsin, 1986, pp. 156-183.

De 1910 à 1925, Sapir travaille au musée d'Ottawa. Il s'initie à la «psychologie dynamique», sans s'attacher à un modèle particulier de l'inconscient. Il se sent plus proche de Jung que de Freud, parce que la caractérologie de Jung le conduit à mettre l'accent sur les variations individuelles au sein d'une culture donnée. C'est en 1925, quand il devient professeur à l'Université de Chicago, qu'il entre en contact avec la psychiatrie, à travers les liens d'amitié qu'il noue avec le psychiatre Harry Stack Sullivan. En 1925 Sapir intervient dans une Conférence sur le thème "Speech as a personality trait"; j'y reviens ci-dessous. C'est de la rencontre entre Sapir et Sullivan que date le rapprochement entre psychiatrie et sciences sociales aux Etats-Unis dans les années 1927-1929, et l'essor des recherches sur la personnalité. Deux universités vont être le lieu de ce rapprochement, Chicago (Sapir et «l'école de Chicago» en sociologie à laquelle il est lié, spécialement Ernest Burgess et W.I. Thomas), et Yale où l'Institut de Psychologie financé par la Fondation Rockfeller se transforme pour devenir bientôt le fameux Institute of Human Relations. Sapir passe de Chicago à Yale en 1931 et y crée un séminaire Culture et personnalité.

L'anthropologie britannique et l'anthropologie américaine sont profondément influencées par la psychanalyse dans les années 1920. Malinowski (1884–1942) publie Sex and Repression in Savage Society en 1927, où il tire argument de la matrilinéarité aux îles Trobriand pour remettre en question l'universalité du complexe d'Œdipe. Margaret Mead (1901–1978) publie Coming of Age in Samoa en 1928. Un autre point de convergence entre psychologie et anthropologie dans les années 1920 exercera une influence durable aux Etats-Unis jusqu'aux années 1980 dans l'anthropologie herméneutique ou sémiotique, interpretive anthropology ou semiotic anthropology, le questionnement sur les symboles et leur rôle dans la création du sens. Cette convergence naît lorsque les anthropologues empruntent aux psychologues la notion de configuration, au sens de Gestalt en allemand et pattern en anglais, et l'idée, selon laquelle tout système physique, biologique ou mental est structuré par un principe de configuration interne.

Sapir s'était lié d'amitié avec Ruth Benedict (1887–1948), autre figure fondatrice de l'Ecole américaine Culture et personnalité qui publiera Patterns of Culture en 1934. Ils partageaient une vocation de poètes et un même intérêt pour la psychologie et les relations entre personnalités individuelles et cultural patterns, les traits structurants d'une culture. Les anthropologues de cette école de pensée partent de l'étude de la personnalité individuelle pour étudier la culture définie comme un système de représentations collectives continuellement réinterprétées par les personnalités individuelles. Texte célèbre de 1927:

sapir_speech_as_personality_trait.pdf

Edward Sapir, Speech as a Personality Trait, American Journal of Sociology, Vol. 32, No. 6 (May, 1927), pp. 892-905

La perspective philosophique dans laquelle s'inscrit ce texte liant étroitement parole et personnalité est le Pragmatisme de Charles S. Peirce (1839–1914):

Fundamental to any empirical interpretation of the semiotic self is Peirce's dictum that 'my language is the sum total of my self.' The dictum does not say 'the sum total of my language' but leaves the quantity and quality of 'my language' unspecified. Sapir's paper Speech as a personality trait might well be taken as a point of departure for interpreting Peirce's dictum in terms of idiosyncratic fashions of speaking and other distinctive features of dialects and idiolects. Peirce himself made several important suggestions for inquiry along these lines. One of these suggestions was based on an article he read in Harper's Weekly reporting on the speech of three-year-old children. Peirce was especially struck by the case of one child, whose speech was dominated by three interrogative words—name, story, and matter. Peirce interpreted these as requests for basic information about any person: 'Tell me a man's name, his story, and his matter or character; and I know all there is to know of him.' The child's use of these three words eventually grows into the categories of his adult philosophy.

Milton Singer, Comments on Semiotic Anthropology, American Ethnologist, Vol. 12, No. 3 (Aug., 1985), pp. 549-553

Réflexion de Sapir continuée dans l'anthropologie herméneutique des années 1980:

friedrich_speech_personality_achilles.pdf

Paul Friedrich and James Redfield, Speech as a Personality Symbol: The Case of Achilles, Language, Vol. 54, No. 2 (Jun., 1978), pp. 263-288