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Patterns sociaux et traits individuels

sapir_speech_as_ personality_ trait.pdf

Dans un texte de 1927 s'instaure une dialectique entre les modèles sociaux (social patterns) que sont les mots de la langue, le mot cheval par exemple, et les «événements de parole» qui se produisent toutes les fois qu'un individu prononce ce mot, avec à chaque fois une «qualité d'émotion» différente, en s'appropriant ces modèles sociaux (giving them just enough of a twist to make them "his" and no one else's).

Edward Sapir, Speech as a Personality Trait, American Journal of Sociology, Vol. 32, No. 6 (May, 1927), pp. 892-905.

(893) On the other hand, we can never have experience of social patterns as such, however greatly we may be interested in them. Take so simple a social pattern as the word "horse." A horse is an animal with /894/ four legs, a mane, and a neigh; but, as a matter of fact, the social pattern of reference to this animal does not exist in its purity. All that exists is my saying "horse" today, "horse" yesterday, "horse" tomorrow. Each of the events is different. There is something peculiar about each of them. The voice, for one thing, is never quite the same. There is a different quality of emotion in each articulation, and the intensity of the emotion, too, is different. It is not difficult to see why it is necessary to distinguish the social point of view from the individual, for society has its patterns, its set ways of doing things, its distinctive "theories" of behavior, while the individual has his method of handling those particular patterns of society, giving them just enough of a twist to make them "his" and no one else's. We are so interested in ourselves as individuals and in others who differ, however slightly, from us that we are always on the alert to mark the variations from the nuclear pattern of behavior. To one who is not accustomed to the pattern, these variations appear so slight as to be all but unobserved. Yet they are of maximum importance to us as individuals; so much so that we are liable to forget that there is a general social pattern to vary from. We are often under the impression that we are original or otherwise aberrant when, as a matter of fact, we are merely repeating a social pattern with the very slightest accent of individuality.

Deux pôles donc, la créativité individuelle et les déterminations culturelles (cultural constraints) qui constituent la tradition, la culture authentique (genuine), assez riche pour stimuler plutôt que brimer les personnalités créatives. Dans la majorité des situations, les individus se plient à la tradition plutôt que d'innover; les vrais artistes (genuine artists) sont créateurs, mais les gens ordinaires cèdent au faux-semblant (spuriousness), renonçant à leur individualité pour s'épanouir dans le conformisme, tombant into a pleasurable servitude, into a facile abnegation of one's own individuality, the more insidious that it has the approval of current judgment. Le kitsch, le mimétisme, la fausse originalité que Sapir nomme spuriousness est pour lui la tragédie qui guette toute culture.

sapir_culture_genuine.pdf

Edward Sapir, Culture, Genuine and Spurious, The American Journal of Sociology, Vol. 29, No. 4, January 1924, pp. 401-429.

Ruth Benedict se démarque de Sapir sur deux points qui semblent être rétrospectivement une régression pour l'un (le holisme) et un progrès pour l'autre (la critique sociale). Je note seulement pour mémoire le holisme dans Patterns of culture (1934). Mais j'insiste sur l'autre désaccord. Là où pour Sapir l'horreur est le kitsch, l'inauthenticité, ce qui horrifie Benedict est l'intolérance et l'ostracisme à l'égard des personnalités déviantes.

Richard Handler, Vigorous Male and Aspiring Female, in George W. Stocking Jr, Ed., Malinowski, Rivers, Benedict and Others, Madison, Univ. of Wisconsin, 1986, p. 150: "In Benedict's view of culture and personality, intolerance replaces spuriousness as the gravest of cultural ills. The deviant's tragedy stems not from inherent unfitness, but from the accident of his birth into a culture which happens not to value the behavior which is congenial to those of his personality type."

Voir dans Patterns of culture [1934] en traduction française.

(123) Le domaine de comportement humain que la côte nord-ouest a délimité pour le faire passer dans les institutions de sa civilisation est un domaine qui est considéré comme anormal dans notre civilisation, mais il est suffisamment proche des attitudes de notre civilisation pour nous être compréhensible, et nous possédons un vocabulaire précis grâce auquel il nous est possible de le discuter. La tendance à la mégalomanie paranoïaque est dangereuse dans notre société. Elle nous impose un choix entre diverses attitudes possibles. L'une de celles-ci est de la flétrir comme quelque chose d'anormal et de répréhensible, et c'est l'attitude que nous avons voulu adopter dans notre civilisation. L'autre extrême est d'en faire l'attribut essentiel de l'homme idéal, et c'est la solution adoptée par la civilisation de la côte nord-ouest.

(146) Les individus dont nous avons si longuement parlé ne relèvent nullement de la psychiatrie. Ils illustrent le dilemme de l'individu dont les propensions natives ne sont pas prévues dans les institutions de sa culture. [Suit une défense très argumentée des droits de l'homosexualité.]

benedict_echantillons_ civilisation.pdf
Université du Québec à Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales.

Ruth Fulton Benedict, Echantillons de civilisations. Paris, Gallimard, 1950.