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Edward Sapir et l'ethnopoétique

Séminaire du 17 décembre 2015

Edward Sapir, Song Recitative in Paiute Mythology, The Journal of American Folklore, Vol.23, No.90 (Oct.-Dec., 1910), pp.455–472.

L'article fondateur de 1910 où Edward Sapir étudie l'insertion de cantilènes dans les mythes paiute s'ouvre sur une distinction entre deux types de chant-mythe (myth-song) amérindiens. Celui qu'il n'étudie pas ressortit au genre de l'épopée chantée par des rhapsodes:

There is evidence of the existence of a second type of myth-song in America, — the song which itself narrates a myth. The most elaborate examples known of such myth-songs are the Homeric poems, which, as is well known, were sung by rhapsodists to the accompaniment of a stringed instrument.

Celui qu'il étudie sur plusieurs exemples détaillés est un récit émaillé de courtes cantilènes:

There is one type of myth-song that is evidently very common in America. This is the short song found inserted here and there in the body of a myth, generally intended to express some emotion or striking thought of a character.

Les parties narratives du mythe sont toujours récitées sans chanter, in a speaking voice. Par contre, les parties dialoguées sont soit parlées soit chantées, selon le personnage mythologique qui parle. Porc-épic ou Blaireau par exemple parlent et ne chantent pas, tandis que Loup, Aigle ou Lézard chantent toujours en parlant. La cantilène (song recitative) est ainsi la signature stylistique de tel ou tel personnage et joue un rôle d'indexation:

(457) A Paiute song recitative is not peculiar to any particular myth, but always to a particular character, there being as many distinct styles of recitative as there are singing characters. Both Wolf and Gray-Hawk have been found in more than one myth, yet their recitative style remains the same in any myth that they are actors of.

La cantilène consiste en une mélodie au rythme imposé, une seule et même mesure se répétant indéfiniment sur un nombre fixé de temps. Ces récitatifs sont néanmoins improvisés, la liberté d'improvisation étant dans les paroles et le choix des mots. Sapir souligne tout au long de cette étude le sentiment esthétique pour la mélodie indépendamment du rythme, a distinct feeling for melody as apart from rhythm (p.469), et la dialectique entre rythme et mélodie. Faucon Gris par exemple (p.468) partage avec sa femme Lézard la même mélodie, mais ils chantent dans un rythme différent.

L'apport capital de Sapir dans cette étude, comme l'a montré Michel de Fornel, est de proposer une méthode d'étude de la mythologie qui préfigure, plusieurs décennies à l'avance, la pragmatique et l'étude du récit in performance. Cette méthode consiste à se focaliser sur les personnages du drame et non pas sur les incidents du récit.

(471) It seems to be generally assumed that the only element of interest or importance in American mythology is the incident or complex of incidents, and myth comparison has been almost entirely confined to a comparison of such incidents. It seems, further, to be often thought that character plays little or no part except in so far as the identification of a mythological being with a given animal necessitates certain peculiarities of action.

Cette erreur de perspective habituellement commise dans les études amérindiennes de mythologie, erreur qui consiste à prendre pour objet les incidents et non pas les personnages, est induite par le fait que les mythes ont été pour la plupart recueillis et publiés en traduction anglaise. Le style et surtout la force dramatique du récit tel qu'il était chanté par un artiste in performance sont annihilés.

(471) Had most or all of the many American myths now already published been collected as fully dictated texts, there is small doubt that Indian mythologies would be more clearly seen to have their peculiarities of style and character as well as incident. A myth obtained only in English may sometimes be more complete as a narrative than the same myth obtained in text, but will nearly always have much of the baldness and lack of color of a mere abstract. As a matter of fact, there is a very considerable tendency in American mythology to make characters interesting as such. One of the most common stylistic devices employed for the purpose is to set off the speech of the character by some peculiarity. Thus in Takelma we find that Coyote almost regularly begins his sentences or words with a meaningless s- or c-, while Grizzly-Bear uses in parallel fashion an L, a sound not otherwise made use of in Takelma.

Sapir fonde donc l'ethnopoétique sur un principe de méthode d'étude de la mythologie consistant, répétons-le, à se focaliser sur les personnages du drame et non pas sur les incidents du récit, et l'impératif prescrivant de travailler sur des récits recueillis dans la langue originale en développant la philologie nécessaire pour remonter des textes publiés vers les performances au cours desquelles dans la vie réelle ils sont chantés, n'est qu'un corrolaire de ce principe de méthode. C'est seulement ainsi qu'on repèrera l'existence de marqueurs stylistiques comme ici le S- et le L- à l'initiale qui sont respectivement la signature stylistique de Coyote et de Grizzly.

Dell Hymes a repris cette méthode, mais en partie seulement. Il développa cette philologie et c'est dans cette perspective que dans In vain I tried to tell you (p.66) il cita la dernière phrase du passage qui vient d'être reproduit de Sapir auquel il reprend sa découverte de l'existence de marqueurs stylistiques récurrents. Mais Hymes a méconnu l'essentiel de ce qu'apportait Sapir.

Le lien de filiation de Edward Sapir à Dell Hymes peut sembler évident, parce que Hymes cite en permanence et étudie à nouveaux frais les textes wishram recueillis et publiés par Sapir. Mais cette apparence est trompeuse et Michel de Fornel a souligné d'emblée au séminaire que Hymes n'était pas sapirien. Leur approche de l'ethnopoétique est très différente. Lorsque Sapir, dans l'article de 1910 brièvement présenté ci-dessus, étudiait l'utilisation de cantilènes dans les mythes paiute, la phonie, le rythme et la mélodie étaient au centre de son analyse. Sapir travaillait sur la base de critères liés au son. Rien de tel chez Hymes, au contraire, qui ne s'occupe ni du son ni du rythme, mais développe une théorie du vers et de la strophe uniquement issue de la rhétorique, inspirée de Roman Jakobson et fondée sur le principe d'équivalence et la récurrence des marqueurs grammaticaux. Hymes n'a pas vu la dimension proprement rythmique du vers même quand la métrique et la rime en sont absentes.

Edward Sapir quant à lui avait vu cette rythmicité indépendante de la métrique, rappelle Michel de Fornel, et l'avait décrite dans son article sur le vers libre:

Edward Sapir, The Musical Foundations of Verse, The Journal of English and Germanic Philology, Vol. 20, No. 2 (Apr., 1921), pp. 213-228.

Romantique impénitent qui scrutait l'expression de la personnalité dans les formes linguistiques et affirmait la valeur esthétique du langage, influencé par Benedetto Croce qu'il cite au chapitre 11 (Language and literature) de Language (1921), d'où proviennent les deux citations ci-dessous, Sapir s'intéressait non seulement aux formes mais au rapport entre formes linguistiques (basic form patterns of language) et fonctions de la langue (the daily economy of the language):

(227) It is not in the least likely that a truly great style can seriously oppose itself to the basic form patterns of the language. It not only incorporates them, it builds on them. […] It is strange how long it has taken the European literatures to learn that style is not an absolute, a something that is to be imposed on the language from Greek or Latin models, but merely the language itself, running in its natural grooves, and with enough of an individual accent to allow the artist's personality to be felt as a presence, not as an acrobat.

(228) Probably nothing better illustrates the formal dependence of literature on language than the prosodic aspect of poetry. Quantitative verse was entirely natural to the Greeks, not merely because poetry grew /229/ up in connection with the chant and the dance, but because alternations of long and short syllables were keenly live facts in the daily economy of the language. The tonal accents, which were only secondarily stress phenomena, helped to give the syllable its quantitative individuality.

Un thème comme celui de «la valeur heuristique de la rime» (The Heuristic Value of Rhyme, 1920) traduit la même dialectique entre forme et inspiration. Les contraintes formelles de la poésie comme genre littéraire — la rime et la prosodie — nourrissent l'inspiration individuelle. La création poétique dans la langue maternelle est une illustration privilégiée de la «culture» comme qualité d'une personne cultivée. La culture fournit aux individus le donné traditionnel — linguistique, esthétique, social — avec lequel ils construisent leur vie, et les individus, personnalités créatives, plient ce donné culturel à leur propre usage, reformulant par le même mouvement la culture.

Le principal disciple de Sapir en ethnopoétique est Paul Friedrich qui a reformulé en 1979 «l'hypothèse de Sapir» in one of its strong versions (Paul Friedrich, Poetic Language and the Imagination. A Reformulation of the Sapir Hypothesis, dans Language, Context, and the Imagination, Stanford, 1979, p.441). La langue poétique organise l'imagination individuelle et vient insufler dans la langue ordinaire tout un monde moral. L'hypothèse de Sapir ainsi interprétée est que «le langage des poètes constitue l'une des principales fonctions, dimensions, potentialités de toute langue naturelle; toute langue naturelle est au moins en partie implicitement poétique» (Friedrich, ibidem). Friedrich étend donc à la poésie l'hypothèse du relativisme linguistique habituellement limitée aux ethnosciences: Poems and poetic language provide the strongest case for linguistic relativity (Paul Friedrich, The Language Parallax. Linguistic Relativism and Poetic Indeterminacy, Austin, 1986, p.43).