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Compétence et performance

Chomsky 1965

Dans les années 1960, parallèlement au développement de l'anthropologie cognitive, les linguistes et en particulier Chomsky dans Aspects of the Theory of Syntax en 1965 cherchent à construire une théorie universelle de la grammaire fondée sur les universaux de la «compétence» linguistique. Cherchant en vertu de quel savoir le locuteur indigène parle sa langue maternelle, comment ce savoir est acquis et comment cette compétence est mise en œuvre dans une performance, Chomsky part du fait que ctout adulte parlant sa langue maternelle possède une compétence linguistique. Tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable d'émettre spontanément, ou de percevoir et de comprendre, un nombre indéfini de phrases que, pour la plupart, il n'a jamais prononcées ni entendues auparavant. Tout sujet parlant possède donc des aptitudes langagières acquises dans son enfance.

Pour modéliser le mécanisme du langage et construire un modèle de la compétence des sujets parlants, modèle qui n'est rien d'autre qu'une grammaire de la langue qu'ils parlent, le linguiste part de données d'observation du langage in performance.

«Nous établissons une distinction fondamentale entre la compétence (la connaissance de sa langue par le locuteur-auditeur) et la performance (usage effectif de la langue dans des situations concrètes). Ce n'est que dans l'idéal (…) que la performance est un reflet direct de la compétence. En réalité, il est évident que la performance ne peut pas refléter directement la compétence. Tout enregistrement de discours naturel mettra en évidence des faux départs, des écarts de la norme, des changements en cours de route, etc. Le problème pour le linguiste, de même que pour l'enfant qui apprend la langue, consiste à déterminer, à partir des données de performance, le système sous-jacent de règles que le locuteur-auditeur a maîtrisé et qu'il utilise dans la performance effective.» Noam Chomsky, Aspects of the Theory of Syntax, Cambridge MA: MIT Press, 1965, p.4.

Le paragraphe ci-dessous suit de près Nicolas Ruwet, Introduction à la grammaire générative (Paris, Plon, 1968), pp.16–19.

La distinction que fait Chomsky entre compétence et performance reprend en la précisant la distinction qu'avait faite Ferdinand de Saussure entre la langue et la parole. La compétence (la langue) représente le savoir linguistique implicite des sujets parlants, le «système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau» (Saussure, 1916 [Cours de linguistique générale, Paris, Payot, ancienne édition], p. 30); la performance (la parole) représente au contraire l'actualisation ou la manifestation de ce système dans une multitude d'actes concrets, chaque fois différents. La performance fournit les données d'observation, corpus écrits ou oraux (conversations, récits, textes), qui permettent d'aborder l'étude de la compétence. Mais la performance n'est qu'un reflet de la compétence des sujets. Les actes de parole des sujets ne dépendent pas uniquement de leur compétence linguistique; ils varient en fonction d'un grand nombre d'autres facteurs tels que la mémoire, l'attention, la motivation, l'émotivité, etc., qui ne relèvent pas de la linguistique.

La performance est donc exclue du champ de la recherche linguistique à strictement parler.

Là où Saussure cependant définissait la langue comme une «somme d'empreintes déposées dans chaque cerveau» (1916, p.38), comme un «système de signes» (p.32), comme un «principe de classification» (p.25), autrement dit une taxinomie qui s'impose toute faite à chaque locuteur, Chomsky au contraire met en relief la créativité du sujet parlant dont la compétence est définie comme un système de règles qui permettent d'engendrer un ensemble infini de phrases. La créativité est donc ce qui distingue radicalement la langue selon Saussure de la compétence linguistique ou la grammaire selon Chomsky.

Chomsky distingue deux types de créativité, qu'il appelle respectivement la «créativité qui change les règles» (rule-changing creativity) et la «créativité qui est gouvernée par les règles» (rule-governed creativity). Cette distinction est fondamentale. Le premier type de créativité, localisé dans la performance (dans la parole selon Saussure), consiste en ces multiples déviations individuelles qui finissent en s'accumulant par changer le système. Le second type de créativité relève de la compétence et tient au pouvoir récursif des règles qui constituent le système.

Chomsky, Current Issues in Linguistic Theory (1964), in Jerry A. Fodor & Jerrold J. Katz, Eds., The Structure of Language. Readings in the Philosophy of Language, Englewood Cliffs NJ: Prentice-Hall, 1964, pp. 50-118.

(56) Focussing on the notion of "creativity," one can distinguish two conflicting views regarding the essential nature of language in nineteenth century linguistic theory. On the one hand, we have the Humboldtian view… The form of language is that constant and unvarying factor that underlies and gives life and significance to each particular new linguistic act. It is by having developed an internal representation of this form that each individual is capable of understanding the language and using it in a way that is intelligible to his fellow speakers.

(59) In sharp contrast to the Humboldtian conception, in the general linguistics of the nineteenth century, is the view that is perhaps expressed most clearly by Whitney (1872); namely, that "language in the concrete sense… [is] the sum of words and phrases by which any man expresses his thought" (p.372); that study of speech is no more than study of a body of vocal signs; and that study of the origin and development of language is nothing more than study of origin and development of these signs.

Chomsky s'inscrit lui-même dans la filiation de Humboldt, par contraste avec Saussure qu'il inscrit dans la filiation de Whitney. Dénonçant les confusions sur la notion de créativité, il utilise les outils forgés par les logiciens et les axiomaticiens pour reprendre à nouveaux frais les questions que posait Humboldt sur la créativité du langage.

(59) Humboldt makes no clear distinction between the kind of "creativity" that leaves the language entirely unchanged (as in the production—and understanding—of new sentences, an activity in which the adult is constantly engaged) and the kind that actually changes the set of grammatical rules (e.g., analogic change). But this is a fundamental distinction. In fact, the technical tools for dealing with "rule-governed creativity," as distinct from "rule-changing creativity," have only become readily available during the past few decades in the course of work in logic and foundations of mathematics. But in the light of these developments, it is possible to return to the questions to which Humboldt addressed himself, and to attempt to represent certain aspects of the underlying "Form of language," insofar as it encompasses "rule-governed creativity," by means of an explicit generative grammar.

En ce sens la compétence linguistique (la langue) est douée d'une forme de créativité gouvernée par des règles qu'étudie le linguiste, tandis que la performance (la parole) est douée d'une autre forme de créativité changeant les règles, qui pour Chomsky relève de la «causalité du comportement» (causation of behavior) et pour cette raison restera toujours un mystère:

Roughly, where we deal with cognitive structures, either in a mature state of knowledge and belief or in the initial state, we face problems, but no mysteries. When we ask how humans make use of these cognitive structures, how and why they make choices and behave as they do, although there is much that we can say as human beings with intuition and insight, there is little, I believe, that we can say as scientists. What I have called elsewhere 'the creative aspect of language use' remains as much a mystery to us as it was to the Cartesians who discussed it, in part, in the context of the problem of 'other minds.'

Noam Chomsky, Problems and Mysteries in the Study of Human Language, in A. Kasher, Ed., Language in Focus: Foundations, Methods and Systems: Essays in Memory of Yehoshna Bar-Hillel, Dordrecht, Reidel, 1976, pp. 281–357; spec. p. 282.

Introduire la performance dans la définition et l'évaluation de la compétence — culturelle, linguistique ou cognitive — fut une percée scientifique décisive que l'on doit aux anthropologues, dès 1967 chez Dell Hymes (de 1967 date le manuscrit de On communicative competence, publié seulement en 1972) et plus généralement dans les années 1970. Dell Hymes et les fondateurs de l'anthropologie linguistique américaine opèrent donc une rupture épistémologique par rapport à Chomsky, en s'attaquant précisément à ce qui pour lui échappait aux prises des scientifiques et devait rester un mystère.