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Grammaire de la poésie
ou Poésie de la grammaire (Jakobson)

jakobson_poésie_grammaire.pdf

Roman Jakobson,
Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie (1968),
repris dans Roman Jakobson,
Questions de poétique
,
Paris, Seuil, 1973, pp.219–233

(220) «Jeremy Bentham, qui fut peut-être le premier à mettre en évidence les «fictions linguistiques» qui sont la base de la structure grammaticale et dont l'emploi est une «nécessité» dans l'ensemble du champ du langage, arriva, dans la Théorie des fictions, à cette conclusion audacieuse: «C'est au langage, et au langage seulement, que les entités fictives doivent leur existence; leur impossible et cependant indispensable existence.» Les fictions linguistiques ne doivent être ni «prises pour des réalités», ni attribuées à une création fantaisiste des linguistes; elles «doivent leur existence», en fait, au langage seul», et en particulier à la «forme grammaticale du discours», pour reprendre les termes de Bentham.»

Grammaire et rhétorique (ou procédés poétiques) sont initialement une seule et même mise en forme artificielle du discours. Les «fictions» sont les «artifices» du discours. Le rôle prescriptif assumé par les concepts grammaticaux pose le problème des relations entre la fonction référentielle et cognitive du langage et sa poéticité naturelle ou sa valeur expressive. C'est la question du relativisme linguistique: Jusqu'où la grammaire d'une langue particulière peut-elle modifier, indigéniser (localization) la pensée rationnelle? Pense-t-on sur des modes différents dans des grammaires différentes?

«Quelle que puisse être la réponse à ces questions encore controversées, certainement il existe un domaine des activités de la parole où «les règles du Jeu dont la fonction est de classer» (Sapir, 1921) acquièrent leur signification la plus aiguë: c'est dans la FICTION, telle qu'elle se développe dans l'art du langage, que les FICTIONS LINGUISTIQUES se réalisent dans toute leur plénitude. Il est parfaitement évident que les concepts grammaticaux, ou dans la terminologie de Fortunatov, les «sens formels», trouvent leurs possibilités d'application les plus étendues en poésie, dans la mesure où il s'agit là de la manifestation la plus formalisée du langage.

[Définition linguistique de la poésie]

Dès lors qu'en ce domaine la fonction poétique l'emporte sur la fonction strictement cognitive,

[Dès lors que la fonction expressive l'emporte sur la fonction référentielle]

celle-ci y est plus ou moins occultée, et l'on rejoint l'allégation de Sir Philip Sidney dans sa Défense de la poésie: «Quant au Poète, n'affirmant rien, il n'a jamais l'occasion de mentir.» En conséquence, selon la formule ramassée de Bentham, «les Fictions du poète ne sont que sincérité».

Quand, dans la finale du poème de Maïakovski, Khorosho [Bien], nous lisons : «i zhizn'/ khorosha'/ i zhit'/ khorosho'//» (littéralement: «et la vie est bonne, et il est bon de vivre»), il est difficile de trouver, sur le plan cognitif, une différence entre ces deux propositions coordonnées mais, au niveau de la mythologie poétique, la fiction linguistique, qui se donne pour tâche de substantiver et par là même, d'hypostasier, aboutit à une image métonymique de la vie comme telle, considérée en elle-même et substituée aux gens en vie, l'abstrait pour le concret comme le dit Galfredus de Vino Salvo, le remarquable érudit anglais du début du treizième siècle, dans sa Poetria nova (cité dans le livre de Faral). En face de la première proposition, avec son adjectif en fonction de prédicat, du même genre que le sujet, c'est-à-dire féminin et susceptible de personnification, — la seconde proposition, avec son infinitif imperfectif, et avec une forme neutre, et sans sujet réel, de prédicat, se présente comme un pur procès, ne comportant aucune limitation ou transposition, et laissant la place libre à un datif d'agent.

[Les deux membres du parallélisme «et la vie est bonne, et il est bon de vivre» disent la même chose (même valeur référentielle); c'est la figure de rhétorique (personnification ou prosopopée de la Vie) qui fait la différence.]

La récurrence d'une même «figure grammaticale», qui est, comme l'a bien vu Gérard Manley Hopkins, avec le retour d'une même figure phonique, le principe constitutif de l'œuvre poétique, est particulièrement évidente dans ces formes poétiques où, plus ou moins régulièrement, des unités métriques contiguës sont combinées, en fonction d'un parallélisme grammatical, en paires ou, occasionnellement, en triplets. La définition de Sapir citée plus haut s'applique parfaitement à de telles séquences voisines : «elles sont en fait, et fondamentalement, la même phrase, et ne diffèrent que par leur aspect extérieur, matériel».»

Citation de G. M. Hopkins en exergue à Jakobson 1966 (Grammatical Parallelism):

The artificial part of poetry, perhaps we shall be right to say all artifice, reduces itself to the principle of parallelism. The structure of poetry is that of continuous parallelism, ranging from the technical so-called Parallelisms of Hebrew poetry and the antiphons of Church music to the intricacy of Greek or Italian or English verse.