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Le passage à l'écriture

2008

«L'écriture n'était qu'un relais provisoire de la voix.»

Paul Zumthor, La Lettre et la voix, Paris, Seuil, 1987, p. 133

«Le lettré (litteratus) sait le latin et possède, avec la culture que transmet cette langue, une relation privilégiée... L'existence même de cette culture — dominant, de ses forteresses ecclésiale et universitaire, le plat pays des nations européennes en formation — constitua un obstacle de fait à l'émergence des langues vulgaires hors du statut de pure oralité. Elles en émergèrent, certes, mais assez lentement et au prix de compromissions dont nous, Modernes, sommes les victimes, car elles ont provoqué la perte irrémédiable de formes de vocalité peut-être de très haute valeur poétique et dont la préservation aurait en quelque manière modifié notre histoire. Globalement, toute poésie de langue vulgaire n'en demeura pas moins, au cours de ces siècles, virtuellement 'de l'autre côté' de l'écriture: sentie d'abord comme un art de la voix. D'où une tension dans le face-à-face de moins en moins innocent du latin et des langues vulgaires. Les chances, au premier jour de cette histoire, auraient été grandes que se produisît une spécialisation fonctionnelle: au latin, l'écriture; aux langues vulgaires, l'oralité. Tel fut le cas, à haute époque[1], pour des raisons historiques tenant à ce qui subsista, dans les royaumes barbares, de la tradition scribale antique. Mais la culture lettrée de l'Antiquité, relativement homogène et close, avait dû céder, depuis les /134/ 4e-5e siècles, à une multiplicité de sub-cultures provinciales, en quête confuse de leur originalité. La langue savante, artificiellement maintenue, donnait l'illusion de ralentir, peut-être de stopper cet éparpillement. Et, plus ce dernier s'accentuait néanmoins, plus le besoin s'intensifiait d'exalter la pureté et la pérennité de l'écriture latine: d'où les «Renaissances» périodiques distinguées par les historiens au 9e, au 12e, au 15e siècle. Les langues vulgaires, fruit de la confusion de Babel selon Dante au De vulgari eloquentia I, 7 [2]... à chacune de ces crises progressaient davantage... Aussi la tentation croissait-elle, pour les clercs, de les capter, ces langues, d'en récupérer l'énergie et la véridicité propre; tentation de faire entrer, sélectivement, dans leur ordre[3] les voix qui en émanent. D'où la longue série, à travers tout l'Occident, des essais de mise par écrit des idiomes germaniques, romans, slaves.»

(135) «Reste que toujours le facteur décisif immédiat de la mise par écrit fut l'intention soit d'enregistrer un discours préalablement prononcé, soit de préparer un texte destiné à la lecture publique ou au chant dans telle ou telle circonstance. L'écriture n'était qu'un relais provisoire de la voix.»

[1] Les trois ou quatre premiers siècles de notre ère.
[2] Dante Alighieri (1265-1321). Le De vulgari eloquentia date de 1304.
[3] L'ordre de l'écrit.


Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante, Paris, Seuil, 1989, pp.38ss.

(38) «Le lien exclusif du latin et de l'écriture se desserre[1] pour — fugitivement d'abord, mais le geste est décisif — s'ouvrir à la langue romane. Il convient de donner toute son importance à cette innovation, que l'on réduit d'ordinaire à une curiosité archéologique, balbutiements, morceaux épars. Nos habitudes quotidiennes banalisent cette inscription du français qui, même si elle est oblique et lacunaire, est une conquête prodigieuse: il fallait que la langue vulgaire conquît une légitimité, il lui fallait en conquérir les instruments (c'est pour le scribe une activité grammairienne qui n'est pas triviale[2]: transcrire des sons nouveaux par l'alphabet latin, segmenter l'énoncé, etc.). La linguistique historique du français attache peu de valeur à cette mise en écrit, qui lui importe seulement en ce qu'elle permet d'asseoir enfin les reconstructions sur quelque langue attestée. Ignorante des multiples conséquences du passage à l'écrit des langues vernaculaires que les recherches ethnologiques ont montrées de façon générale et assurée, la linguistique historique interroge peu les attestations qu'elle rassemble. Elle les critique, selon une philologie fort savante, impliquant qu'elle y voit un document, malhabile et peu fiable, de la langue telle qu'on la parlait. C'est oublier d'une part que l'écriture, qui décontextualise la langue, et la rend audible à plus d'un, est toujours un usage commun, et bien vite jugé «bon», car il s'entoure de prestige: ces quelques traces que sauvegardent des folios sont les premiers monuments de la langue littéraire, elles attestent le travail primordial de l'écriture. C'est méconnaître d'autre part l'influence de l'écrit, en retour, sur la langue elle-même. Cette influence n'a, au fond, été étudiée par personne: l'idée en excède la linguistique historique (pour laquelle l'écriture est seulement témoignage et /39/ attestation), elle est impensable aux partisans d'une oralité essentielle des cultures médiévales[3], elle s'oppose au bon sens (qui rappelle la rareté de cet écrit roman). Une telle influence est cependant un phénomène partout vérifié, et le français en est porteur d'une illustration si exemplaire qu'elle mériterait de figurer dans les manuels d'ethnologie, et d'une évidence si massive que personne ne l'a remarquée.

Les traités de phonétique française, quelle que soit leur orientation, s'accordent pour dater les phénomènes majeurs qui donnent au français sa couleur phonique particulière (chute des voyelles atones, diphtongaison des toniques, sonorisation puis chute des consonnes intervocaliques, palatalisations, etc.) entre les 3e et 10e siècles; sur les tableaux, diagrammes et synopsis que comportent ces traités, ne se lisent plus, ensuite, que des phénomènes qui sont clairement des réductions et simplifications. En d'autres termes, l'évolution phonétique du français se stabilise et se décante dans le temps même où cette langue acquiert une forme écrite. Nous n'y verrons pas une coïncidence, mais la preuve, dérangeante peut-être, des effets de l'écrit premier sur le protofrançais, effets qu'il convient de soumettre par suite à une enquête, dont on comprend tout à la fois la difficulté, l'ampleur et le caractère déroutant.

De multiples raisons ont été avancées, qui expliquent la mise en écrit des langues romanes. Des circonstances très particulières ne sont pas à négliger; ainsi, dans l'esprit d'Auerbach, le besoin de christianiser le petit personnel des lieux de culte et des monastères n'est pas étranger aux tout premiers textes en langue vulgaire, et le développement d'une littérature accompagne le grand mouvement des foules pèlerines, comme la manifestation d'un public cultivé (que l'on pense aux nombreuses scènes de lecture familière que nous offrent, comme en abyme, les romans /40/ du 12e siècle). Il faut cependant évoquer de façon très générale la meilleure situation économique, et culturelle, et les sortes d'expérimentations qu'elle favorise; on explique ainsi que le français fut la première des langues romanes à tenter l'aventure de l'écrit. Pendant deux siècles au moins, c'est dans le domaine gallo-roman sptentrional que tout se joue; pensons à ce véritable creuset que furent, entre 1130 et 1270, les quarante lieues autour de Saint-Denis[4]: on y forgea la philosophie et l'architecture de l'Occident. Les premiers textes rédigés en français constituent le laboratoire de l'écrit vernaculaire médiéval: les prendre pour objet n'est donc pas réducteur. Il faut enfin, au plan symbolique, le plus en jeu ici, mettre en avant par lui-même l'essor spectaculaire de l'écrit, écrit latin, qui entraîne avec lui la langue romane. On l'a souvent noté: c'est dans l'ombre portée de l'écriture latine que l'inscription française fait ses premiers pas. Les Serments de Strasbourg (842) sont une citation dans l'Histoire latine de Nithard; et les œuvres qui suivent (Séquence de sainte Eulalie, fin 9e; Passion de Clermont et Vie de saint Léger, 10e siècle) sont insérées dans des manuscrits latins où elles complètent parfois un bas de folio laissé vierge. Il ne convient cependant pas de majorer cette démarche ancillaire. Ces folios inachevés, dont on sait le prix, n'ont pas été remplis de quelque poésie latine, mais par une formulation esthétique de la langue native. Cette formulation devait donc être jugée précieuse, traduire une tentative réussie, l'émergence monumentale de la langue maternelle.

Car c'est bien là le phénomène majeur, pauvre sans doute, obscur, mais infiniment fort et vénérable: l'affrontement à l'écrit, non plus seulement de cette belle langue cultivée et professionnelle, familière de la disposition scripturaire, qu'est le latin médiéval, mais de la langue par laquelle se fait l'entrée /41/ dans la vie et l'apprentissage du sens, qui fonde les solidarités, et par où s'énoncent au plus profond les désirs et les peines. La langue maternelle s'affronte, pour la première fois, à tous les risques, et aux chances, de ce qui est proprement une littérature. Si l'emploi de ce terme est fondé, quelque précaire qu'en soit l'objet, c'est bien par le contact conflictuel entre la signifiance liée à la pratique de la langue constitutive et les contraintes et possibilités de sa formulation écrite; par la conviction qu'une expérience esthétique particulière et nouvelle en résulte, tant dans son processus que dans son effet; par le désir de conserver cette expérience, pour en différer et en rejouer les effets. Cet apprentissage de l'écriture (aux sens technicien et esthétique indissociablement liés) que fait la langue maternelle implique pour elle une double rupture.

[1] Nous sommes là, de bout en bout, dans une situation de diglossie. D'abord latin ≠ vernaculaire. Puis création d'une variété Haute de la langue maternelle: nouveau rapport de forces à l'intérieur même de la langue maternelle. C'est là l'impact «en retour» de l'écrit sur la langue elle-même.

[2] C'est la «grammatisation» au sens de Sylvain Auroux.

[3] L'idée — entretenue par exemple par les écrivains «Créolistes» de la Martinique — que telle ou telle langue vernaculaire est «essentiellement orale» et que l'écriture devrait respecter cette oralité, est un présupposé subjectif, une idéologie linguistique, une position littéraire‑et‑politique, qu'elle soit spontanée (chez les folkloristes, les régionalistes) ou raisonnée (chez Edouard Glissant par exemple).

[4] Ces dates et ce lieu font référence à l'œuvre de Suger, né en 1081 et abbé de Saint-Denis de 1122 à sa mort en 1151. La date de 1270 est celle de la mort de Saint-Louis. Cf. Erwin Panofsky, Architecture gothique et pensée scolastique, précédé de L'Abbé Suger de Saint-Denis, trad. et postface de Pierre Bourdieu, Paris, Minuit, 1967, p. 72: «On admet généralement que la scolastique classique commence au tournant du 12e siècle, au moment même où le système gothique classique connaît ses premières grandes réussites, avec Chartres et Soissons, la phase «classique» ou l'apogée se situant dans les deux domaines sous le règne de Saint-Louis (1226-1270). C'est la grande époque des philosophes scolastiques tels que Alexandre de Halès, Albert le Grand, Guillaume d'Auvergne, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin et des architectes du gothique classique tels que Jean Le Loup, Jean d'Orbais, Robert de Luzarches, Jean de Chelles, Hugues Libergier et Pierre de Montereau.