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L'énonciation est une appropriation de la langue
Emile Benveniste (1902-1976)

2011

L'énonciation, disait Benveniste, est une «mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation». Définition tardive à visée pédagogique en 1970.

Emile Benveniste, «L'appareil formel de l'énonciation» [1970],
repris dans Problèmes de linguistique générale, II,
Paris, Gallimard, 1974, p.82.

«En tant que réalisation individuelle, l'énonciation peut se définir, par rapport à la langue, comme un procès d'appropriation. Le locuteur s'approprie l'appareil formel de la langue et il énonce sa position de locuteur par des indices spécifiques, d'une part, et au moyen de procédés accessoires, de l'autre. Mais immédiatement, dès qu'il se déclare locuteur et assume la langue, il implante l'autre en face de lui, quel que soit le degré de présence qu'il attribue à cet autre. Toute énonciation est, explicite ou implicite, une allocution, elle postule un allocutaire. Enfin, dans l'énonciation, la langue se trouve employée à l'expression d'un certain rapport au monde. La condition même de cette mobilisation et de cette appropriation de la langue est, chez le locuteur, le besoin de référer par le discours, et, chez l'autre, la possibilité de co-référer identiquement, dans le consensus pragmatique qui fait de chaque locuteur un co-locuteur. La référence est partie intégrante de l'énonciation.»

Mais en 1958 Benveniste liait l'énonciation à la subjectivité du sujet parlant. L'article de 1958 intitulé «De la subjectivité dans le langage» introduit aux problématiques de l'énonciation, de l'interlocution (le dialogisme) et des déictiques ( l'indexicalité).

Emile Benveniste, De la subjectivité dans le langage [1958],
in Problèmes de linguistique générale, 1,
Paris, Gallimard, 1966 [1958], pp.258–266.

La «subjectivité» dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme «sujet». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où l'on peut en faire état, n'est qu'un reflet), mais comme l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu'elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons que cette «subjectivité», qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est «ego» qui dit «ego». Nous trouvons là le fondement de la «subjectivité», qui se détermine par le statut linguistique de la «personne».

Cette thèse selon laquelle l'activité langagière est constitutive du sujet pensant, précise sans la détruire la définition de la subjectivité chez Kant notamment dans L'Anthropologie:

Posséder le Je dans sa représentation: ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne [...] et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement. (E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique [introduction et trad. par M. Foucault], Paris, Vrin, 2008 [1798], p. 89.)

A la définition kantienne d'un sujet transcendantal des pensées, le linguiste ajoute deux précisions: 1°) le langage précède la pensée et concrètement il n'y a pas de pensée sans parole intérieure; et 2°) la subjectivité se constitue lorsque je dis «Je» et que j'emploie donc en parlant un pronom personnel (c'est-à-dire un déictique, un indexical). C'est l'indexicalité du langage qui constitue la subjectivité de la pensée.

Mais Benveniste ne distingue pas clairement entre la subjectivité dans l'énonciation (l'emploi du pronom personnel) et la subjectivité transcendantale («l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues»). Plus grave encore, il prétend parler du langage en dehors de la langue («nous parlons bien du langage, et non pas seulement de langues particulières»). On peut donc lui reprocher d'abandonner subrepticement la conception linguistique d'un sujet de l'énonciation (le Je qui parle et qui, ce faisant, dit «Je» ou «Tu», employant donc nécessairement des déictiques) pour en revenir à une conception philosophique (le Je de l'entendement chez Kant).

C'est ce glissement de la parole (une activité langagière) au discours (une instance subjective) et de l'énoncé (un événement) à l'énonciation (un processus) que dénonce Patrick Sériot dans sa récente re-traduction en français de Vološinov.

Valentin Nikolaevič Vološinov, Marxisme et philosophie du langage [1929],
Nouvelle édition bilingue traduite du russe par Patrick Sériot et Inna Tylkowski-Ageeva.
Préface de Patrick Sériot, Limoges, Lambert-Lucas, 2010.

Dans une première traduction française publiée aux Editions de Minuit en 1977, à une époque où la scène intellectuelle française était encore influencée sinon dominée par le structuralisme, la sémiotique et la présentation par Todorov des Formalistes russes, lorsque Vološinov (trad. Sériot, p. 363) évoquait la parole d'autrui en disant que c'était «une parole sur une parole, un énoncé sur un énoncé», tout comme la traduction anglaise qui dit speech about speech, utterance about utterance, la traductrice française de l'époque, Marina Yaguello, adoptait une terminologie à la Benveniste en traduisant: «un discours sur le discours, une énonciation sur l'énonciation». Mais ce glissement terminologique de parole à discours, d'énoncé à énonciation, ou encore de vécu à activité mentale, introduisait en 1977 une grave ambiguïté dans la lecture de Vološinov, pour qui, comme le précise Sériot (Préface, p. 71), la scène langagière «réunit des locuteurs (individus parlants) et non des énonciateurs constitués comme sujets par le processus de l'énonciation».