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Le format de production d'une énonciation

Erving Goffman, La position [Footing, 1979],
trad. dans E. Goffman, Façons de parler,
Paris, Minuit, 1987, pp. 133-166

(153) Dans la parole de type canonique [1], l'un des deux participants bouge les lèvres de haut en bas en accompagnement de ses gestes faciaux (et parfois corporels), et l'on entend des mots sortir de sa zone buccale. C'est lui qui fait office de caisse de /154/résonance, même s'il arrive qu'il partage cette fonction matérielle avec un système de sonorisation ou un téléphone. Bref, il est la machine parlante, le corps se livrant à une activité acoustique ou, si l'on préfère, l'individu tenant activement le rôle de producteur d'énonciations. Il fait ainsi fonction d'«animateur». Animateur et récipiendaire relèvent du même niveau et du même mode d'analyse, ce sont deux termes taillés sur le même patron, moins des rôles sociaux au sens plein que des nœuds fonctionnels au sein d'un système de communication.

Cela dit, il va de soi qu'en utilisant ce terme de «locuteur» on obscurcit bien souvent le problème par d'autres choses qu'on a à l'esprit, ce pourquoi du reste il est difficile de faire d'«animateur» davantage qu'un pur rôle analytique.

Ce qu'on a à l'esprit, c'est parfois qu'il existe un «auteur» des mots qu'on entend, c'est-à-dire quelqu'un qui a choisi les sentiments exprimés et les mots pour les encoder. Parfois encore, qu'il y a en jeu un responsable, au sens juridique du terme, quelqu'un dont la position est établie par les mots qui s'énoncent, dont les opinions sont exprimées, qui est lié par ce que les paroles disent. On notera qu'on a alors affaire non pas tant à un corps ou un esprit qu'à une personne [2] agissant sous une certaine identité, dans un certain rôle social, en qualité de membre d'un groupe, d'une fonction, d'une catégorie, d'une relation, d'une association, bref, d'une source socialement établie d'auto-identification.

[…] Le même individu peut modifier très vite le rôle social dans lequel il agit, alors même que demeure constante sa qualité d'animateur et d'auteur — il peut «changer de casquette» comme on dit. C'est précisément ce qui se passe lors des cas importants de commutation de code [code-switching], comme l'a amplement démontré Gumperz. Présentant ainsi le nom ou la qualité en laquelle il parle, le locuteur commence d'une certaine façon à jeter les bases d'une identification mutuelle correspondante de la part de ceux à qui sa prise de position [3] s'adresse. […]

(155) On peut donc considérer que les notions d'animateur, d'auteur et de responsable, prises ensemble, disent quelque chose du «format de production» d'une énonciation.


[1] C'est-à-dire de type dyadique, si l'on admet que le dialogue précède la parole au sens où l'existence précède l'essence.

[2] L'«individu» (auteur) choisit les mots pour encoder ses sentiments, tandis que la «personne» (responsable) est liée par ce que les paroles disent.

[3] Toute énonciation est une prise de position.