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Horticulture et magie

10 décembre 2014

Loin de l'image romantique et littéraire qu'ont donnée de Bronislaw Malinowski (1884–1942) les chantres de l'herméneutique (Clifford Geertz) et du postmodernisme (James Clifford et George Marcus), voici sa théorie de la parole magique dans Les Jardins de corail.

Bronislaw Malinowski, Coral Gardens and their Magic. A Study of the Methods of Tilling the Soil and of Agricultural Rites in the Trobriand Islands, Two Volumes, London, Allen & Unwin, 1935. Bronislaw Malinowski, Les Jardins de corail, Traduction Pierre Clinquart, Paris, La Découverte, (1974) 2002. Les deux volumes de l'édition originale sont réunis en un seul, mais plus de la moitié du Volume II — la partie la plus érudite — n'a pas été traduite.

malinowski_coralGardens_ magical_ word.pdf

Bronislaw Malinowski, Coral Gardens and their Magic. A Study of the Methods of Tilling the Soil and of Agricultural Rites in the Trobriand Islands, Volume 2: The Language of Magic and Gardening, London, Allen & Unwin, 1935. Pp.213–250: An Ethnographic Theory of the Magical Word.

La magie est parole avant tout. Les formules magiques ont une portée active sur les choses et les êtres. Malinowski décrit en 1935 sans disposer du vocabulaire de la philosophie analytique — vingt ans avant que John Austin n'invente ces termes techniques — la force illocutoire des actes de parole et la valeur performative de certains énoncés.

panoff_malinowski.pdf

Michel Panoff, Bronislaw Malinowski, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1972.

Présentant Jardins de corail, Michel Panoff montrait comment l'horticulture vivrière des Trobriandais et les pratiques magiques qui s'y rattachent y sont étudiées comme un fait social total. La sociologie des échanges de nourriture éclaire l'horticulture. Malinowski procède dans l'ordre logique d'analyse de la sociologie vers la technologie et souligne l'importance des valeurs esthétiques, la conception indigène du jardin comme œuvre d'art, ce qui tranche sur les recherches ultérieures dans cette branche de l'anthropologie qu'on appellera dans les années 60 l'ethnoscience (ethnobotanique), jusqu'à ce que l'affectivité retrouve sa juste place en anthropologie cognitive dans les années 90.

[La pagination indiquée par Panoff dans Coral Gardens renvoie à l'édition anglaise de 1935. Entre crochets: pages correspondantes dans la traduction française.]

(Panoff, 102) «La démonstration offerte par Coral Gardens est décisive pour qui voudra lire les nombreuses études consacrées depuis lors à divers systèmes agricoles exptiques ou aux connaissances botaniques de certaines sociétés de jardiniers: la qualité scientifique des travaux modernes et surtout de ceux qui relèvent de l'ethnoscience est généralement supérieure, mais leur aridité est telle que l'homme disparaît et que se perd le sens de la totalité propre à l'anthropologie. Et, de fait, [une] qualité qui interdit de confondre ce livre avec une monographie est ce souci de la totalité. Il importe ici de ne pas se méprendre sur le sous-titre où l'auteur explique son propos: «étude des méthodes agricoles et des rites agraires aux Iles Trobriand». On pourrait croire en effet à la décision de cantonner toute l'entreprise à un secteur préalablement isolé de la vie trobriandaise comme il est de règle dans les enquêtes spécialisées effectuées par des économistes ou des ingénieurs, alors que c'est en réalité toute la civilisation indigène qui est visée à travers le prisme des techniques ct des rites nécessaires à l'exploitation du sol.»

[De même que la Kula et les diverses formes d'échange devenaient intelligibles, dans Argonauts, à mesure qu'ils étaient situés dans la totalité sociale et culturelle, de même l'horticulture est ici traitée comme un fait social total,]

(103) «et avec une raison meilleure encore puisque le Trobriandais est jardinier avant d'être marin ou artisan. Quelques exemples feront mieux voir les résultats de cette méthode, qui est tout à la fois manière d'observer, manière de poser les problèmes et manière de présenter les divers éléments au lecteur. L'un des faits les plus importants que nous révèle ce livre est le rôle sociologique fondamental des échanges de nourriture végétale et des pratiques ostentatoires qui s'y rattachent. Tout en dépend directement ou indirectement, depuis la rétribution du spécialiste (expert ou artisan) jusqu'à la solidarité entre parents par alliance, et depuis la fonction centrale du chef comme régulateur économique jusqu'à l'existence et l'architecture particulière des greniers à ignames. Ces phénomènes sociologiques éclairent à leur tour divers aspects de l'horticulture trobriandaise qui sembleraient au premier abord ne relever que d'une interprétation technologique: ainsi comprend-on que le taro, dont les tubercules ne se conservent pas longtemps à la différence de l'igname, occupe une place secondaire dans le système et ne bénéficie pas d'une magie spécifique. Inversement, le goût de la parade qui se manifeste dans la circulation et le stockage des ignames donne un sens aux recherches purement esthétiques dont les jardins sont /104/ le théâtre et qu'un observateur préoccupé seulement d'économie et de technologie négligerait volontiers malgré leur coût en temps et en travail.

Notons donc en passant que, la conception indigène du jardin comme œuvre d'art, saisie et rapportée par Malinowski (surtout p. 56 [61] et p. 80-81 [79]), ne constitue pas la moindre des découvertes contenues dans ce livre. Ensuite, de la manière la plus naturelle, la plus logique aussi, l'enquête se poursuit par un examen du calendrier que rythment les temps forts du cycle agricole et par une discussion des divergences qui apparaissent entre les multiples éléments servant au comput trobriandais. Enfin, considérée par ces jardiniers mélanésiens comme d'une importance égale aux forces physiques responsables de la production horticole, la magie est saisie dans la spirale de la description et de l'explication. Voilà ce qui se trouve dans Coral Gardens en plus des faits proprement agronomiques, et empêche le lecteur d'y voir une monographie comme une autre. Et on mesure, du même coup, toute l'importance stratégique du phénomène horticole, importance construite et non point donnée, dans la démarche de Malinowski pour rendre intelligible la culture des Trobriand.

L'un des traits les plus originaux de Coral Gardens est la présentation d'une auto-critique sans complaisance (à la fin du tome 1). Elle s'accompagne d'une série de réflexions positives et forme donc un utile ensemble méthodologique sur les difficultés propres au «terrain». Malinowski s'y reproche son ignorance en botanique, sa collecte /105/ incomplète de données quantitatives et surtout une «odyssée d'erreurs» dans l'orientation de son enquête sur la tenure foncière (vol. 1: 324–330 [199–202]).

Mais il ne s'accuse nulle part d'avoir manqué de curiosité dans l'étude de la magie. Or, à cette lacune de l'auto-critique correspond la plus grave lacune de l'ouvrage lui-même. Elle saute aux yeux du lecteur moderne sensibilisé aux problèmes du symbolisme, mais Malinowski n'aurait pu s'en apercevoir qu'en s'arrachant à son propre univers mental. Il était, en effet, si imbu d'utilitarisme dans l'interprétation des phénomènes culturels qu'il ne pouvait prendre au sérieux ce qui se disait dans les formules magiques et dans les gestes rituels dont s'accompagne leur récitation. Il lui suffisait d'avoir découvert la fonction de contrôle social exercée par le magicien, et de s'être persuadé du rôle régulateur de la magie sur les sentiments et les émotions pour croire le sujet totalement épuisé. Or, s'il est vrai que Malinowski a fait une importante découverte en comprenant que le magicien agissait en «contremaître» dans les activités économiques trobriandaises, il a tourné en même temps le dos à la réalité ethnographique la plus claire en faisant de la magie un simple épiphénomène de l'affectivité et qu'il est inutile d'étudier en soi. Pour comble d'infortune, sa méfiance pour les rationalisations que peuvent donner les indigènes, devait aussi le retenir de se faire expliquer le sens des formules magiques et les multiples métaphores «en cascade» dont elles jouent systématiquement. Ce grand et beau livre se termine /106/ donc sur le spectacle indéniablement masochiste de l'ethnographe recueillant et traduisant son corps de formules magiques avec la minutie et le respect de l'archéologue pour les inscriptions de l'Antiquité classique, mais se refusant à en chercher les ramifications dans les autres domaines du symbolisme trobriandais.»

Michel Panoff nous ouvre les yeux sur les lacunes dans l'interprétation utilitariste que donne Malinowski de la magie. Malinowski «tourne le dos à la réalité ethnographique la plus claire, écrit Panoff, en faisant de la magie un simple épiphénomène de l'affectivité et qu'il est inutile d'étudier en soi».


Fécondation et grossesse du jardin

tambiah_magical_power_words.pdf

Stanley J. Tambiah, The Magical Power of Words, Man, New Series, Vol. 3, No. 2 (Jun., 1968), pp.175-208; repr. in Stanley Jeyaraja Tambiah [1929–2014], Culture, Thought and Social Action. An Anthropological Perspective, Harvard, Harvard UP, 1985, pp.17–59.

Stanley Tambiah déjà en 1968 notait cet utilitarisme qui rend Malinowski aveugle au symbolisme. Tambiah replaçait la magie des jardins dans le cadre d'un système symbolique centré sur la fécondation et la transmission de la vie.

(Tambiah, 195) Because of his commitment to his emotional and pragmatic view of language, Malinowski failed to connect the symbolism of the inaugural garden magic with the pregnancy ritual which he described in The sexual life of savages (1929). The gardening magic constantly refers to 'the belly of my garden'. Malinowski denied that this implied any metaphorical allusion to animal or human fertility, but he disarmingly went on to say: 'My informants, as a matter of fact, commented on it in this sense . . . "taytu is the child of the garden" ' (Coral Gardens, Vol. 2: 262 [Annexe non reprise dans la traduction française]).

[Ayant rassemblé nombre de données symboliques sur la grossesse et le deuil, Tambiah conclut, en contradiction avec la cécité de Malinowski sur ce point, qu'elles confirment l'identification du jardin à une matrice qui doit être fécondée par la magie.]

(197) Some of the symbolism of the inaugural gardening rite and the food taboos imposed on the garden magician become intelligible in the light of these facts. Both the garden and the magician are considered 'pregnant'. It is the garden that is impregnated and activated (as indicated by the word vatuvi, the first word of the magic formula, which means 'to make rise'), and the white scented vegetable substance and coral chalk used in the rite have the same value as the white substances in the pregnancy ritual. But it is the magician who simulates the woman and practises her food taboos. Thus in the act of 'striking the soil', as he inserts a sapling into the ground, he assumes a female sitting position which no male would normally adopt, for men squat and women sit with their buttocks touching the ground (Coral Gardens, Vol. 1:  101 [trad. Clinquart, 97]).


Malentendu entre français et britanniques

keck_theories_de_la_magie.pdf

Frédéric Keck, Les théories de la magie dans les traditions anthropologiques anglaise et française, Methodos [En ligne sur revues.org] 2, 2002.

Le jugement de Panoff est en partie injuste. Certes, Malinowski n'a pas vu la magie comme système symbolique, telle que l'ont étudiée les anthropologues français et italiens depuis Hubert et Mauss (Esquisse d'une théorie de la magie, 1903) jusqu'à Lévi-Strauss et Ernesto de Martino. De façon tout à fait significative de son inscription personnelle dans la tradition de l'anthropologie française, cependant, Panoff ne voit pas la percée révolutionnaire dans Coral Gardens d'une interprétation de la magie à partir d'une pragmatique du langage et l'importance cruciale des Annexes linguistiques (qui constituaient le second volume de l'édition originale). Reprenons la distinction que fait Keck (2002) entre trois modes de systématicité donnés à la magie: une systématicité mentale chez Tylor et Frazer, une systématicité linguistique et contextuelle chez Malinowski et Evans-Pritchard, une systématicité sociale et symbolique chez Mauss et Lévi-Strauss. Malinowski doit être situé dans le cadre de cette distinction entre les écoles française et britannique, et il est l'inventeur d'une interprétation de la magie comme actes de parole.


Langage ordinaire et formules magiques

Malinowski ne formule pas encore clairement la distinction entre la signification des paroles énoncées et les effets qu'elles produisent, bien que cette distinction s'impose à lui pour caractériser les formules magiques par rapport au langage ordinaire. Ce qui deviendra bientôt en linguistique la distinction entre Sémantique et Pragmatique apparaît dans Coral Gardens sous la forme d'une différence entre les énoncés signifiants et les mots dépourvus de sens.

Aux îles Trobriand comme ailleurs (et l'indianiste pourrait invoquer l'exemple des mantra), le magicien profère des mots dépourvus de sens, dont la fonction n'est pas de signifier mais d'exercer une influence. Les formules magiques ne sont pas des paroles ordinaires. Dans l'échange ordinaire de paroles entre des personnes engagées dans une activité commune, la signification des énoncés découle du contexte social et des objectifs qu'elles poursuivent de concert. Mais dans l'énonciation d'une formule magique, au contraire, il n'y a pas de concertation entre interlocuteurs et le contexte social paraît inexistant:

(Coral gardens, vol.2, 214) In order to elicit the meaning of an ordinary utterance we found that we had to ascertain the social context; the purpose, aim and direction of the accompanying activities practical, sociable, or generally cultural; and finally the function of the words, i.e. the effective change which they produce within concerted action. But in a magical formula the purpose seems to be imaginary, sociological co-operation non-existent and the role of words just to be uttered into the void.

Let us look more closely at the facts, however. When the magician mumbles over some herbs in his hut is it just an empty monologue? No audience of listeners is supposed to be necessary to the effectiveness of the spell ; therefore, according to our definition of meaning, /215/ the words would appear to be plainly meaningless. What is the point of his ritually uttered magical comments when, in striking the soil of the garden, he says : "I am striking thee, O soil" ? Does he address the land, or his stick, or any people who chance to be present? Or again, on other occasions, does he talk to the herbs, or to a stone, or to one or other of the two saplings, or to spirits which, even if present, are not believed to do anything?

C'est que le contexte d'énonciation est d'un autre ordre que le «contexte social» ordinaire. (215) Magic happens in a world of its own, but this world is real to the natives. It therefore exerts a deep influence on their behaviour and consequently is also real to the anthropologist. The situation of magic—and by this I mean the scene of action pervaded by influences and sympathetic affinities, and permeated by mana—this situation forms the context of spells. Le contexte de la situation ou «contexte de situation» a une réalité ontologique, dirions-nous aujourd'hui, dans l'ontologie particulière au monde des trobriandais.

L'étrangeté (weirdness) du langage de la magie résulte de ce qu'il appartient à un autre monde que le monde ordinaire.

(218) If the main principle of magical belief is that words exercise power in virtue of their primeval mysterious connexion with some aspect of reality, then obviously we must not expect the words ofTrobriand magic to act in virtue of their ordinary colloquial meaning. A spell is believed to be a primeval text which somehow came into being side by side with animals and plants, with winds and waves, with human disease, human courage and human frailty. Why should such words be as the words of common speech? They are not uttered to carry ordinary information from man to man, or to give advice or an order. The natives might naturally expect all such words to be very mysterious and far removed from ordinary speech. And so they are to a large extent, but by no means completely. We shall see that spells are astoundingly significant and translatable and we shall also see why this is so. But the fact remains that unless the reader is forewarned that a great deal of the vocabulary of magic, its grammar and its prosody, falls into line with the deeply ingrained belief that magical speech must be cast in another mould, because it is derived from other sources and produces different effects from ordinary speech, he will constantly be at cross-purposes with the principles according to which the translation of magical utterance has to proceed. If the ordinary criteria of grammar, logic and consistency were applied, the translator would find himself hopelessly bogged by Trobriand magic.

Malinowski est un précurseur du «tournant ontologique» en anthropologie et, comme pour les anthropologues et les philosophes travaillant à partir de l'hypothèse d'une pluralité des mondes, la traduction des formules magiques des Trobriand, pour lui, est à la fois possible, si l'on tient compte de leur indexicalité et de leur force pragmatique particulière, et radicalement impossible d'un point de vue strictement sémantique.