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Jardins de corail (1935)

Contexte ethnographique du langage comme action

A première vue, le paysage n'est pas beau. Nous sommes sur un socle de corail plat et uni, recouvert en grande partie par un sol noir et fertile, interompu çà et là par des étendues marécageuses et des îlots d'un sol plus sec et caillouteux…

Les jardins font sans doute la beauté du paysage. Nous traversons un espace complètement défriché qui laisse apercevoir l'horizon, où l'on distingue çà et là un bosquet signalant un boma (bois sacré) ou l'un des innombrables villages de l'île; tantôt encore l'œil glisse vers la jungle du cordon de corail ou parcourt les eaux vertes du lagon entre les îles — tels les jardins qu'on aperçoit sur la photographie 20, prise vers la fin du défrichement, et après que la plupart des cultures préliminaires ont été plantées. On les voit d'ailleurs au début de leur croissance: hauts toupets de canne à sucre, jeunes feuilles cordiformes du taro, çà et là un sarment précoce de kuwi, grande variété d'igname qui monte en vrille autour des tiges épargnées par le débroussement et le brûlage. Au premier plan, on aperçoit les bâtons qui divisent déjà les jardins en un vaste damier. A l'arrière-plan, les broussailles, qui se trouvent presque au contact du cordon corallien, se dressent derrière la clôture. On voit un groupe d'hommes au travail.

Voici maintenant que nous traversons un jardin d'ignames en plein développement; il rappelle, en plus beau, une houblonnière du comté de Kent. Autour des pieux massifs grimpent les sarments exubérants dont les épaisses guirlandes de feuillage s'élèvent et retombent comme des fontaines de verdure, produisant cette sensation d'abondance et d'ombrage si souvent évoquée dans les formules magiques des indigènes (pl. 21). Même les jardins où la récolte a déjà eu lieu, et où subsistent par endroits un bananier et d'anciens plants de patates douces, ont le charme d'un vieux verger mal entretenu. Dans les régions de marécages, nous passerons peut-être auprès d'un jardin de taro hérissé d'épouvantails et de crécelles, dont le tapis de larges frondaisons est entouré d'une solide clôture nouvelle. Dans le sud, le tableau est différent; les îlots fertiles sont rares, et de petits jardins sont souvent nichés entre la jungle, la mangrove et les affleurements de corail. C'est ce qu'on voit sur la planche 22: !es nouveaux plants croissent au milieu de gros tas de pierres; un petit kamkokola s'élève près de la clôture bien construite. De l'autre côté s'étend le site d'un ancien jardin. Si nous marchons le long du cordon corallien, nous y trouverons de temps à autre un trou plus ou moins profond rempli d'humus noir, où pousse la grande igname, qui se plaît tout particulièrement dans ce sol, et dont les sarments s'enroulent autour d'un ou deux tuteurs.

Malinowski, Les Jardins de corail, trad. Clinquart, 60–61