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Langage et solitude
De Malinowski (1923) à Ernest Gellner (1998)

17 décembre 2014

En Angleterre, où Wittgenstein et Malinowski, deux émigrés de l'empire des Habsbourg, partagent le même héritage de culture allemande, Ernest Gellner compare leurs conceptions du langage sous l'angle d'une tension essentielle entre philosophies de l'individualisme et du holisme. Selon Gellner, une tension essentielle gouverne la pensée moderne. A l'un des deux pôles prévaut une vision du monde universaliste et individualiste, symbolisée par Descartes, modélisée par Hume et Kant, souvent identifiée au rationalisme, au positivisme, à la Gesellschaft (société), au libéralisme en politique. A l'autre pôle prévaut une vision du monde culturaliste, où l'expérience est vécue avant d'être pensée, formulée par Herder et les organicistes romantiques, prônant le holisme, la Gemeinschaft (communauté). Cette tension entre individualisme et holisme, très forte dans l'empire des Habsbourg d'où sont issus Wittgenstein et Malinowski, sous-tend leur œuvre.

Ernest Gellner, Language and Solitude. Wittgenstein, Malinowski and the Habsburg Dilemma, Cambridge, CUP, 1998.

En arrière-fond, la problématique des rapports entre langage et expérience vécue, telle qu'elle se posait dans les années 1920–1930 en Angleterre. Wittgenstein (1889–1951) qui nous intéresse ici est le second Wittgenstein, celui des Recherches philosophiques (publiées en 1953 deux ans après sa mort). Wittgenstein et Malinowski partagent la thèse selon laquelle la langue de la science et de la philosophie est une forme très spéciale et particulière de langage dont on ne peut pas conclure quoi que ce soit sur la nature du langage, qui doit être étudié dans ses emplois pratiques et dans un contexte concret.

(Gellner, 149) Let us consider the point or points on which Malinowski here agrees with what was due later to become the centre of Wittgenstein's philosophy, which at the time Malinowski wrote was as yet unformulated and indeed unthought. In fact, the nearly contemporaneous Tractatus vigorously contradicted these ideas. One might say that Malinowski formulated the key idea of Philosophical Investigations, almost in Wittgenstein's own words, at a time when the latter was still sunk in the darkness of the Tractatus! Malinowski emphatically agrees with the later Wittgenstein that to treat this 'highly developed' scientific/ referential style of language as a model for all language is a terrible mistake. This is certainly correct and here the two authors concur.

Gellner cite Malinowski 1923 qui comme Wittgenstein fait dériver la philosophie des usages d'une langue naturelle:

malinowski_problem_of_ meaning.pdf

Bronislaw Malinowski, The problem of meaning in primitive languages, Supplement 1 in C.K. Ogden and I.A. Richards (Eds.), The meaning of meaning, London, Routledge and Kegan Paul, 1923, pp.296–336.

"There is a further interesting point of convergence. Malinowski, like Wittgenstein, formulates a linguo-genetic theory of philosophy:

"(Malinowski, 308) Meaning, the real 'essence' of a word, achieves thus Real Existence in Plato's realm of Ideas; and it becomes the Universal, actually existing, of mediaeval Realists. The misuse of words, based always on a false analysis of their Semantic function, leads to all the ontological morass in philosophy."

[…] The similarity is striking, and one can only ask oneself why the philosophers had to wait for Wittgenstein, when it was all there, ready, in Malinowski. The answer must be that Wittgenstein invented his tribes while Malinowski studied them, and Malinowski would have sent them into the field, whereas in post-war Oxford the study of the context-bound active use of language could be carried out, far more cheaply and comfortably, on Saturday mornings."

L'interprétation de Gellner tourne autour du problème du langage privé chez Wittgenstein. Dans sa seconde philosophie, Wittgenstein met en doute la possibilité même d'un «langage privé» exprimant notre subjectivité ou notre intériorité personnelle. La signification des mots ne vient pas d'une expérience interne ou d'une pensée intérieure mais de l'usage que nous faisons des mots que nous avons appris dans les jeux de langage de la langue ordinaire. Au début des Recherches philosophiques, Wittgenstein fait son autocritique. À l'époque du Tractatus, il croyait que toute langue possédait une structure essentielle. Désormais, c'est pour lui une idée fausse qui naît de l'obsession pour la généralité chez les philosophes. Second Wittgenstein: la pensée abstraite est une chose qui n'existe pas, ce n'est qu'un emploi pathologique du langage chez les philosophes, qu'il faut soigner en soumettant la philosophie aux usages du langage ordinaire. Il bascule donc vers un communautarisme du langage ordinaire.

La science moderne et la philosophie, au contraire, emploient des types de parole très sophistiqués (highly developed types of speech, Malinowski 1923: 316) qui se veulent indépendants du contexte d'énonciation. La question de l'indépendance de la raison par rapport au contexte linguistique local se pose chez Malinowski dans le cadre d'une ethnographie des sociétés sans écriture (pre-literate):

(Gellner 146) The 'savage' use of speech is deeply implicated in the daily purposes of life and, in that sense, highly effective and functional. But its very merits at the same time render it unfit for scientific use. A certain /147/ detachment and standardisation are required there. Standardisation of conceptual currency, and detachment from over-involvement in the multiple purposes of daily life, does not constitute a sufficient formula for either defining or explaining science.

(Malinowski 1923: 296) "Language, in its primitive function, to be regarded as a mode of action, rather than as a countersign of thought [un mot de passe de la pensée].

(305) What I have tried to make clear by analysis of a primitive linguistic text is that language is essentially rooted in the reality of the culture, the tribal life and customs of a people, and that it cannot be explained without constant reference to these broader contexts of verbal utterance.

(307) A statement, spoken in real life, is never detached from the situation in which it has been uttered. […] In each case, therefore, utterance and situation are bound up inextricably with each other and the context of situation is indispensable for the understanding of the words. Exactly as in the reality of spoken or written languages, a word without linguistic context is a mere figment and stands for nothing by itself, so in the reality of a spoken living tongue, the utterance has no meaning except in the context of situation.

(309) The meaning of a word must always be gathered, not from a passive contemplation of this word, but from an analysis of its functions, with reference to the given culture.

(312) These conclusions have been reached on an example in which language is used by people engaged in practical work, in which utterances are embedded in action."

Gellner (151) voit une erreur et une régression catastrophique vers le communautarisme — qui annonce l'irrationalisme des postmodernes — dans l'autocritique de 1935 (Coral Gardens, Vol.2, p.58). Malinowski déclare alors qu'il a fait une erreur dans un écrit précédent (l'essai de 1923) en opposant le langage scientifique et philosophique des civilisés au langage des indigènes non civilisés, comme si les emplois abstraits des mots étaient complètement détachés de leurs sources pragmatiques. Entre l'emploi sauvage des mots et leurs emplois les plus abstraits et théorétiques, dit-il, il n'y a qu'une différence de degré, car la signification de tous les mots découle de l'expérience vécue. Nous dirions aujourd'hui que la pragmatique commande la sémantique, quel que soit le registre de la langue utilisé.