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Fonction référentielle et fonction indexicale
De Jakobson à Silverstein

Roman Jakobson en 1968 dans «Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie» introduisit une distinction qui fut reprise et croisée ensuite, par Michael Silverstein, avec la distinction entre sémantique et pragmatique.

«Le rôle indispensable et prescriptif qui est assumé par les concepts grammaticaux nous met en face d'un problème complexe: celui des relations entre la valeur référentielle et cognitive, d'une part, et, d'autre part, la fiction linguistique.» Roman Jakobson, Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie (1968), repris dans Roman Jakobson, Questions de poétique, Paris, Seuil, 1973, pp 219–233.

Il y a poésie, dit Jakobson, dès que les «fictions linguistiques» l'emportent sur la fonction strictement cognitive du langage. Dans l'idéologie linguistique traditionnelle en Europe, une langue se définit essentiellement par sa grammaire et la grammaire est l'ensemble des règles fixant la structure du code que nous appliquons pour faire référence aux choses dont nous avons à connaître. Dans le jargon des anthropologues linguistes comme Silverstein, une grammaire est une version locale du «code de dénotation» (denotational code) universel que partagent les locuteurs d'une langue naturelle donnée:

(406) Denotational code does, universally, seem to play a role, however implicit, in the local cultural definition of normatively conforming vs normatively nonconforming use of language.

(407) Denotational code structure is, in other words, reasonably assumed to be universally immanent in communication. It is the normativity of usage of this sort that we have in mind when talking about a "language" used — under presupposition of normativity for the users — by a population who communicate with respect to the presupposition of a "shared grammar" of their "language." The people encompassed under this measure of normativity are members of what we have been terming a "language community." Michael Silverstein, Contemporary transformations of local linguistic communities, Annual Review of Anthropology, Vol. 27, 1998, pp. 401-426.

Par contraste avec ces «communautés de langue» (language communities) fondées sur le partage d'une grammaire et l'usage privilégié sinon exclusif de «la valeur» ou «la fonction» référentielle et cognitive du langage, des «communautés de parole» (speech communities) forgent et pratiquent à tout moment des fictions linguistiques ayant une valeur ou une fonction «expressive» (Jakobson) ou «indexicale» (Silverstein).

Sémantique et pragmatique

Bien que ces dichotomies conduisent à des contresens lorsqu'elles ne sont pas nuancées et replacées dans leur contexte historique, on ne saurait surestimer la force polémique et heuristique de la distinction entre «langue» et «parole» dans la naissance et le développement de l'anthropologie linguistique contemporaine:

langue
grammaire
sémantique
denotational code
fonction référentielle
language communities

texte
entextualization

parole
rhétorique et poésie
pragmatique
indexicality
foonction indexicale
speech communities

contexte
contextualization

Sous le vernis des abstractions et des néologismes, dans le jargon de Michael Silverstein, nous retrouvons une thèse qui était au fondement de l'anthropologie sociale classique du temps de Durkheim et Mauss: la vie sociale est fondée sur un héritage partagé de «catégories de pensée et de langue». La dialectique entre la fonction référentielle et la fonction indexicale du langage s'inscrit à tout moment et dans tout événement de parole dans les catégories de langue (language categories) elles-mêmes.

(408) Anthropological linguistics has, traditionally, been the vehicle of exploration of "exotic" languages in situ (insofar as possible), and has looked at language-in-use in such communities through the lens of sometimes typologically unusual grammatical and lexical resources, especially as these are revealed in language categories. Thus, through the semantic (denotational) and /409/ pragmatic (indexical) meanings such categories project, very distinctive use characteristics are discernible in the languages where they are found pointing to distinctive cultural foci of the people who communicate using them. Michael Silverstein, Contemporary transformations of local linguistic communities, Annual Review of Anthropology, Vol. 27, 1998, pp.401–426.

La définition d'une langue par sa grammaire — c'est-à-dire des règles fixant un code de référence aux choses dont on parle — et la dichotomie qui en résulte entre langue et parole sont un héritage de la colonisation.

(406) the heretofore unproblematized European and colonial conceptualization of things. Here, methodological recognition of "languages" and their structures is based in the European experience of explicitly theorizing denotational usage as encompassed under "grammar" or "structure" and of leaving everything else in the semiotics of verbally mediated interaction to the realm of"rhetoric" or even vaguer notions.

Dans les situations de diglossie produites par la colonisation, dans lesquelles une langue douée d'autorité se surimpose à une langue minorée, le code-switching illustre à merveille les propriétés créatrices d'un va-et-vient concerté entre la fonction référentielle (incarnée dans les formes figées dans les textes doués d'autorité) et la fonction indexicale du langage (incarnée dans les formes parlées et les jeux de la rhétorique) lorsque le locuteur utilise des entextualized forms dans un interactional context:

(413) Long ago, of course, Blom and Gumperz (1972) discovered (to variationists' methodological chagrin) that as an indexical phenomenon, "code switching" in such circumstances is as frequently context-entailing or performative (their term is "metaphorical switching") as it is context-presupposing or expectable from other, verifiable circumstances (their term is "contextual switching"). Hence, as with any other indexical phenomenon, code switching/ mixing must be seen as the socioculturally meaningful creation and transformation of interactional context through the use of entextualized forms.

C'est une façon savante de décrire la dialectique entre langue et parole.

Indexicalité et pragmatique

La sémantique est le domaine sémiotique du «sens» (sense), c'est-à-dire de la capacité que possède une expression grammaticalement bien construite de faire référence avec exactitude à une chose dont on parle. La pragmatique est le domaine sémiotique de la «signification indexicale» (indexical meaning), qui mêle valeurs référentielles et non référentielles des signes.

Michael Silverstein, Metapragmatic discourse and metapragmatic function, John A. Lucy, Ed., Reflexive language. Reported speech and metapragmatics, Cambridge, CUP, 1993, pp. 33–58.

(41) By contrast, in the realm of pragmatics, we are very much concerned with actual events of language use, and with such generalization over and about them as can be achieved. In the particular usage here adopted, pragmatics is thus the semiotic realm of indexical meaning, including both /42/ denotational and nondenotational signs (i.e., evaluating the pragmatic dimension independent of denotational function of sign-forms).

La pragmatique est englobante par rapport à la sémantique. Les actes et les événements de parole, qui font l'objet de la pragmatique du discours, sont construits sur l'intrication des deux fonctions du langage et des deux pôles autour desquels s'organise le champ discursif, la référence aux choses dont on parle et le contexte d'énonciation de ce qui est dit.