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Théorie des marques (markedness)

Révision 9 septembre 2012

Dans l'usage normal du langage les acteurs sociaux expriment des valeurs et des attitudes de modestie, respect, déférence, solidarité, autorité ou formalisme dans leurs rapports avec leurs interlocuteurs. Suivre cet usage ordinaire, c'est émettre des énoncés non-marqués (unmarked utterances). Par contraste, les énoncés marqués (marked utterances) sont voyants (conspicuous). La théorie des marques (markedness theory) postule une capacité à percevoir les gens, les objets, les actions et les événements comme se conformant à un modèle ou s'écartant de ce modèle. Ce qui se conforme au modèle est non-marqué; ce qui se démarque du modèle est marqué. La description la plus typique est la moins marquée; la description s'écartant le plus du modèle est la plus marquée. Le trait marqué désigne une sous-catégorie, dans la catégorie que désigne le trait non-marqué. Les catégories sont souvent (sinon toujours) des polarités, c'est-à-dire des paires de contraires dont l'un (catégorie, terme non-marqué comme intelligent, gros, poli) enveloppe ou englobe l'autre (sous-catégorie, terme marqué comme idiot, mince, grossier).

La marque en tant que propriété fondamentale du langage, fut inventée par Nicolas Troubetzkoy et Roman Jakobson en 1930. Trois pages de Roman Jakobson et Linda Waugh, La Charpente phonique du langage [1979], Paris, Minuit, 1980, pp. 112-115, racontent cette invention:

La marque

Dans une letttre du 31 juillet 1930, Troubetzkoy esquissait ainsi l'état de ses réflexions à propos de l'interconnexion entre phonèmes corrélatifs:

«La statistique n'a rien à y voir. Et le fond du problème réside dans le ''contenu intrinsèque", si l'on peut dire, de la corrélation. Apparemment, n'importe quelle (ou ne serait-ce pas "n'importe quelle"?) corrélation phonologique prend, dans la conscience linguistique, la forme d'une opposition entre la présence d'une certaine marque et son absence (ou entre le maximum d'une certaine marque et son minimum). Ainsi, l'un des termes de la corrélation se révèle nécessairement "positif", "actif", tandis que l'autre devient de ce fait "négatif", "passif", Par exemple, les différences de tonalité entre consonnes corrélatives se limitent objectivement à "tonalité la plus haute contre tonalité la plus basse"; mais, subjectivement, elles se transforment toujours en une opposition "tonalité relevée contre tonalité non relevée" ("la plus haute contre la moins haute") ou bien "tonalité non abaissée contre tonalité abaissée'' ("la moins basse contre la plus basse"). Le premier type se manifeste par exemple dans la corrélation "consonne palatalisée contre consonne non palatalisée", et le second dans la corrélation nord-caucasienne "consonne labialisée contre consonne non labialisée" (et probablement aussi dans la corrélation sémitique "consonne emphatique contre consonne non emphatique"). Dans les deux cas, un seul des termes de la corrélation apparaît comme activement modifié et positivement pourvu d'une certaine marque, l'autre étant tout simplement non pourvu de cette marque et, par conséquent, passivement modifié» (Trubetzkoy, Letters and Notes, La Haye, 1975, p. 162 et suiv.).

A quoi le destinataire de la lettre répondait (RJ, ibid.):

«Je suis de plus en plus convaincu que votre notion de la corrélation comme connexion mutuelle constante entre un type marqué et un autre non marqué est l'une de vos idées les plus remarquables et les plus fructueuses. Il me semble qu'elle vaut non seulement pour la linguistique, mais aussi pour l'ethnologie et l'histoire culturelle, et que des corrélations historico-culturelles telles que vie~mort, liberté~non-liberté, péché~vertu, jours fériés~jours ouvrables, etc., se ramènent toujours à une relation a~non-a, si bien que l'important est de découvrir pour chaque époque, groupe, nation, etc., quel est l'élément marqué. Ainsi, Majakovskij concevait la vie comme un élément marqué, uniquement réalisable s'il est motivé; pour lui, ce n'était pas la mort, mais la vie qui a besoin de motivation. Et voir aussi comment le rapport entre vie et mort diffère chez les deux héros de Maître et travailleur de Tolstoï. Autre exemple encore: selon les tchékistes, il n'y avait que des Blancs, et c'était à chacun de prouver qu'il n'en était pas; l'allégeance aux soviets était donc l'élément marqué. A présent, il y a un nouveau slogan dans la presse soviétique. Auparavant, ils disaient: ''Tous ceux qui ne sont pas contre nous sont avec nous"; maintenant, ils disent: "Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous." Voilà qui suppose une permutation des éléments, autrement dit une généralisation du point de vue tchékiste. Je suis persuadé que beaucoup de phénomènes ethnographiques, d'idéologies, etc., qui paraissent à première vue identiques, diffèrent par le seul fait que ce qui est terme marqué pour un système est évalué par l'autre comme traduisant justement l'absence d'une marque.»

Cette découverte de Trubetzkoy trouva sa première application dans la communication sur les systèmes phonétiques qu'il présenta au congrès international de phonologie de Prague en décembre 1930 (voir 1931a). Et la première tentative pour appliquer l'idée de la marque à l'étude des significations grammaticales date de 1931, à propos de la structure du verbe russe (RJ, II: 3-15). On s'aperçut ainsi que, dans une paire de catégories grammaticales, l'une signale un certain concept grammatical, que l'autre laisse non signalé. En français, par exemple, où il y a une distinction grammaticale entre les genres masculin et féminin, le féminin marqué lionne spécifie la femelle; le genre non marqué, dit «masculin», lion, peut inclure les deux sexes. Ainsi, la signification générale de lion, par opposition à celle de lionne, n'implique aucune description du sexe, qui n'est suggérée que par la «signification fondamentale» (Grundbedeutung) de lion, telle qu'évoquée par le contexte: lions et lionnes.

La marque au niveau des catégories grammaticales et la marque au niveau des traits distinctifs sont unies par une affinité intrinsèque. Celle-ci, toutefois, se combine à la différence considérable qui sépare ces deux types d'opposition, l'un fondé au plan sémantique du signatum, l'autre au plan phonétique du signans. Par suite, le terme marqué d'une opposition grammaticale se centre sur un item conceptuel étroitement spécifié et délimité. Le terme marqué d'une dyade de traits distinctifs, en revanche, s'oppose au terme non marqué par le fait qu'il serre de plus près telle propriété sonore perceptuelle, positive ou négative, située à l'autre pôle par rapport à ce dernier, et par le fait, lié au précédent, que ses occurrences se trouvent limitées à certains contextes séquentiels ou concurrents […]. N'oublions pas non plus que les structures dyadiques, nécessaires dans le cadre grammatical de la langue, imprègnent tout autant le champ des significations lexicales, ce qui ouvre de nouvelles perspectives à l'application des concepts de la marque (voir van Schooneveld, 1978 et LW 1976b, 1977 et 1979).

Les couples linguistiques de termes marqués et non marqués appartiennent à des formes dyadiques qui manifestent toujours la prééminence de l'un des deux opposés. Ces dyades sont profondément enracinées dans l'anthropologie culturelle, et leur examen, commencé au début du siècle par Robert Hertz (dans La Prééminence de la main droite. Etude sur la polarité religieuse, 1909), a énormément fait avancer l'analyse comparative des structures ethniques. Les linguistes du Cercle de Prague, pour leur part, se sont attachés à explorer les problèmes phonétiques et sémantiques de la marque, sur lesquels ils n'ont cessé de travailler même après la dispersion forcée du Cercle (quoi qu'en disent ceux qui prétendent que l'étude de la marque a été abandonnée dans les années 40 et 50). Cette direction de recherche est désormais de plus en plus largement acceptée (voir LW, 1976: 88 et suiv. 1978, 1979a & b; Greenberg, 1966a et b; Chomsky & Halle, 1968: 400 et suiv.; Gamkrelidze et al., 1977: 98 et suiv.; Melikisvili 1974 et 1976).


Non-marqué/marqué :: référentiel/indexical

Luc Bouquiaux étend à l'ethnolinguistique l'emploi de la «marque» linguistique, dans une approche qui annonce le lien qu'on fera ensuite (Michael Silverstein) entre la polarité de deux termes non-marqué/marqué et la distinction des deux fonctions référentielle/indexicale du langage. Luc Bouquiaux, Linguistique et ethnolinguistique. Anthologie d'articles parus entre 1961 et 2003, Louvain: Peeters Publishers/Editions Peeters, 2004; ISBN 90-429-1510-2, 466p., 60€; SELAF 411, 2004, Société d'Etudes Linguistiques et Anthropologiques de France, 29 (Numéro spécial) page 134. Il distingue deux types fondamentaux d'énoncés:

«On distinguera en premier lieu entre «énoncés marqués et/ou incomplets» et «énoncés non marqués et complets», les premiers étant exclus de la première phase de l'analyse. On considère ici comme «énoncés marqués et/ou incomplets»:

1. l'énoncé interrogatif, qui porte la marque de l'interrogation (quelle qu'elle soit) et/ou qui est incomplet, puisqu'il implique une réponse;
2. l'énoncé en réponse, qui porte la marque de la réponse (quelle qu'elle soit) et/ou qui est incomplet, puisqu'il implique une question;
3. l'énoncé injonctif, qui porte la marque de l'injonction (quelle qu'elle soit) et/ou qui est incomplet puisqu'il implique une réponse (acquiescement ou refus);
4. l'énoncé exclamatif, qui porte la marque de l'exclamation (quelle qu'elle soit) et/ou qui est incomplet puisqu'il nécessite pour la compréhension l'appui du contexte (linguistique ou non).

L'analyse s'effectuera donc, tout d'abord, dans le cadre d'«énoncés non marqués et complets», en commençant par le plus petit énoncé possible dans la langue envisagée, c'est-à-dire l'énoncé minimum. Celui-ci se définira comme «la combinaison du plus petit nombre de termes qui, dans une langue donnée, est apte à former un énoncé complet non marqué».»

Ce qui nous met sur la voie de la distinction entre référentiel et indexical, c'est ici le lien établi entre non-marqué et complet (autosuffisant) d'une part, et entre marqué et incomplet (dépendant du contexte ou de la situation) d'autre part.


Tutoiement et vouvoiement: lequel est marqué

Le trait marqué est un trait stylistique.

In certain realms of human action, the marked is intended. The fine arts, fashion, dramatic performance, even lecturing are good examples of activities where departure from the unmarked, and hence unremarkable, case is appreciated. On the other hand, marked behaviour patterns that are deemed pathological, illicit or otherwise scandalous are not desirable. The marked/unmarked contrast is relative rather than absolute, indexed to epoch, culture and situation.

In the late fifteenth century, thou and you were both available for addressing a single person. When used to children, close friends and servants thou was unmarked, but in the subsequent centuries it was chosen ever less frequently and thus became increasingly marked except in certain dialects, in religious contexts and in the speech of Quakers.

The early Friends were not using a new dialect of English; rather, they were deliberately ignoring or breaking the linguistic conventions of the time. They addressed social equals and superiors in urban public places with the intimate or contemptuous lower-class rural thou, which must have been the linguistic equivalent of spitting in their addressee's face. (Barbara M. Birch 1995, Quaker Plain Speech: A policy of linguistic divergence, International Journal of the Sociology of Language, 116 (1995), p. 41.)

A marked choice, indeed. Today, thou would be marked under any circumstances, though not in the same way, since few speakers have a sense of its one-time condescending and insulting potential. It would be marked as cranky [excentrique] and weird [bizarre].

Florian Coulmas, Sociolinguistics. The Study of Speakers' Choices, Cambridge, CUP, 2005, pp. 90–92.

Ce qui précède vaut pour l'anglais. Le tutoiement en français aussi le plus souvent représente l'énoncé marqué et peut s'interpréter parfois comme une forme d'expression impolie, méprisante et insultante. Mais dans certains contextes où l'attitude communautariste est la norme, c'est le vouvoiement qui est désormais marqué.