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Czernowitz cent ans après

16 juillet 2012

Le yiddish aujourd'hui est une langue pratiquée dans trois contextes sociologiques différents. C'est d'abord la langue maternelle d'usage courant à la maison pour les juifs ultra-orthodoxes des communautés hassidim vivant en Israël, Amérique du nord, Grande Bretagne et Belgique. On estime cette population, toutes implantations confondues, à un demi-million de personnes.(1) C'est ensuite la langue que parlaient dans leur enfance en Europe de l'est une poignée de vieilles gens sur lesquels des cinéstes ont produit des témoignages émouvants. C'est enfin une langue qu'étudient par choix des enthousiastes accueillis dans les départements de quelques grandes universités et sur des médias dédiés comme The Yiddish Voice, station de radio émettant dans la région de Boston dont le site web est une mine d'informations. A voir la profusion de sites, blogs et forums de discussion autour du yiddish, l'avenir du yiddish comme de toutes les langues minorées passe par l'informatique et la mise en réseaux.

Czernowitz 1908

A ce moment de leur histoire les yiddishistes se trouvaient à la croisée des chemins, ils avaient le choix entre deux voies de modernisation possibles de leur langue maternelle: articuler le yiddish à la langue allemande en tentant d'assouplir celle-ci, de la subvertir et de la créoliser, pour créer, dans la continuité, des registres de l'allemand où l'on voit affleurer le yiddish; ou bien créer, en rupture avec l'allemand, une variété haute du yiddish. Ils ont choisi, dans un premier temps, la seconde voie et tenté de créer une variété noble de leur langue maternelle en rupture avec la langue dominante — l'allemand pour les yiddishistes dans les années 1900, comme le français pour les créolistes dans les années 1980. Puis dans un second temps, et sans abandonner la première voie, ils se sont engagés dans une entreprise de créolisation des langues dominantes, en inscrivant leur action dans un vaste mouvement littéraire et politique qui se déploie sur tout le vingtième siècle.

Ce mouvement de bascule entre la rupture initiale, par rapport à la langue dominante (l'allemand en 1908), et le retour aux langues dominantes (l'hébreu israélien et l'anglais américain cent ans après) mais dans un autre état d'esprit, permet aux nouveaux amoureux du yiddish d'envisager l'avenir avec un certain optimisme. Quelle leçon tirer de Czernowitz cent ans après la Conférence de 1908 dont le programme était de créer une variété haute de la langue yiddish?

Cent ans après

Je partirai de trois témoignages récemment portés sur la petite ville de Tchernovtsy (Czernowitz) en Ukraine, à six heures de voiture au sud-ouest de Kiev. Avant-guerre la moitié de ses 150 000 habitants étaient juifs et de langue maternelle yiddish. On y compte actuellement 5 000 juifs (qui ont perdu leur langue) sur 275 000 habitants. Je citerai d'abord la rencontre à Tchernovtsy en novembre 2002 d'un journaliste de l'Agence Télégraphique Juive avec Josef Burg.(3) Burg, qui avait entamé une carrière d'écrivain dans les années 1930 (la ville était alors roumaine), s'exila en Russie pendant la guerre et revint à Tchernovtsy dans les années 1960; dans l'Ukraine indépendante en 1991 il put relancer le Tschernovitser Bleter d'avant-guerre, un mensuel dont une moitié est en yiddish et l'autre moitié en russe. Je mentionnerai ensuite deux longs-métrages du cinéaste allemand Volker Koepp(4), dont le premier en 1999 fit connaître Rosa Zuckermann. Guy-Pierre Chomette, enfin, a recueilli en 2002 le précieux témoignage de son fils, Felix Zuckermann.(5) Rosa, qui parlait six langues, eut deux vies, celle d'avant et celle d'après sa déportation en 1943 avec tous les juifs de Tchernovtsy, dans un camp du côté d'Odessa où elle vit mourir ses parents, son mari, son enfant. A son retour, elle refit sa vie et on la retrouvait à 90 ans donnant encore des cours de langues. Langues survivantes, cependant, c'est-à-dire à jamais dominées.

Promouvoir une variété noble d'une langue minorée

Joshua Fishman(6) analyse les difficultés rencontrées quand on veut promouvoir une variété haute d'une langue jusqu'ici minorée. On voudrait qu'elle assume de nouvelles fonctionnalités dans l'éducation, la littérature, l'administration, la technologie. Ses promoteurs doivent donc apprendre à utiliser cette langue dans ces nouvelles fonctions, et parfois ils doivent apprendre la langue elle-même. Le mouvement de libération d'une langue minorée est souvent lancé par une intelligentsia qui ne maîtrise pas la langue qu'elle veut promouvoir. C'est ainsi que Nathan Birnbaum, l'organisateur de la Conférence, un avocat viennois originaire de Galicie, incapable de s'exprimer oralement en yiddish standard, écrivait ses allocutions en allemand, agrémentées de yiddishismes maladroits.

Plus grave encore du point de vue politique, la libération d'une langue dominée entraîne inévitablement la dépossession des élites cultivées, qui sont compromises avec la langue dominante, au profit de couches sociales associées à la langue minorée qui vont conquérir le leadership. Beaucoup d'intellectuels juifs à l'époque écrivaient et pensaient en allemand, russe ou polonais. A Czernowitz qui était auparavant habitée en majeure partie par des Ruthènes et des Roumains, tous ceux qui parlaient allemand étaient les bienvenus, même les juifs des autres provinces de l'empire des Habsbourg, à condition de renforcer l'allemand. La langue de culture était l'allemand, la langue vernaculaire des juifs était le yiddish, la langue de la religion le latin ou l'hébreu; et dans la rue, on entendait hongrois et langues slaves. Les autorités austro-hongroises voulaient à l'époque que les juifs déclarent comme langue maternelle ou bien le polonais (en Galicie) ou bien l'allemand (en Bukovine dont Czernowitz était la capitale), afin de contrebalancer l'influence des autres minorités. On comptait sur les juifs pour renforcer l'ordre établi par peur de l'antisémitisme. Mais les jeunes menaçaient de déclarer comme langue maternelle le yiddish ou l'hébreu. Une triangulation s'opérait déjà entre trois langues: la langue minorée (yiddish), la langue sacrée (hébreu) et la langue dominante (allemand); ce qui explique, rétrospectivement, la situation linguistique des communautés hassidim d'aujourd'hui: la triangulation se survit à l'identique (l'anglais remplaçant l'allemand dans la fonction de langue dominante).

La Conférence ne fit qu'aggraver l'antagonisme entre ceux qui voulaient que le yiddish soit la langue maternelle en réservant l'hébreu à l'étude et la récitation des textes sacrés, et ceux qui allaient bientôt faire de l'hébreu une langue nationale. Les élites sont peu tentées de s'engager en faveur d'une langue minorée dont le succès va porter atteinte à leurs prérogatives. Ainsi, en supposant que le yiddish ait réussi à exercer des fonctions littéraires et administratives, cela aurait menacé l'hégémonie des rabbins et des sionistes. Voilà qui explique que ce soit l'hébreu qui se soit vernacularisé, et non le yiddish qui se soit annobli.

Notes

(1) D'après Lewis H. Glinert, International Journal of the Sociology of Language, n° 138, 1999, livraison thématique coordonnée par Miriam Isaacs et Lewis Glinert sous le titre Pious Voices: Languages Among Ultra-Orthodox Jews, p. 3.

(2) Liste UYIP (Understanding Yiddish Information Processing) dont l'adresse est www.uyip.org.

(3) Lev Krichevsky, «Ukrainian city boasts Yiddish past, but future of 'mother tongue' unsure», feature article daté de Chernovtsy le 27 janvier 2003 et publié sur le site web de la Jewish Telegraphic Agency dont l'adresse est www.jta.org.

(4) Volker Koepp, Herr Zwilling und Frau Zuckermann (M. Zwilling et Mme Zuckermann), 1999; Dieses Jahr in Czernowitz (Cette année à Czernowitz), 2004.

(5) Recueilli dans Guy-P. Chomette et F. Sautereau, Lisières d'Europe: De la mer Egée à la mer de Barents, Paris, Autrement (coll. Frontières), 2004, pp. 136-138.

(6) Joshua A. Fishman, «Attracting a following to high culture functions for a language of everyday life : the role of the Tshernovits Conference in the rise of Yiddish» (1982), repris dans J. A. Fishman, Yiddish: Turning to Life, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 1991, pp. 255-283.