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Déterritorialisation des langues. Kafka

Lundi 21 avril 2014

La langue vernaculaire des juifs de Prague à l'aube du XXème siècle, parce qu'ils sont issus de milieux ruraux, c'est le tchèque, mais le tchèque est en déclin du fait de l'urbanisation; quant au yiddish, il est souvent dédaigné ou redouté, il fait peur, comme dit Kafka. L'allemand est la langue des villes, de l'Etat et du commerce. Mais l'allemand se dégrade, dépossédé de ses fonctions d'échange par l'anglais, en pleine expansion, et mélangé dans certains contextes à des tournures tchèques ou yiddish. Ce processus linguistique de créolisation doit être associé à celui que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont décrit sous le nom de déterritorialisation des langues.(1)

La langue de Goethe, érigée en langue officielle rayonnant sur le territoire d'une nation, s'est sclérosée. «Il est probable que par la puissance de ses œuvres, Goethe retarde le développement de la langue allemande», écrit Kafka dans son Journal, parce que les écrivains allemands qui dominent la scène littéraire au moment où lui-même commence à écrire, en se délectant du classicisme de la langue de Goethe, s'enlisent dans «des tournures surrannées».(2) Kafka va inverser le rapport de forces, en utilisant les mauvaises formes inspirées du tchèque et du yiddish pour découpler, en allemand, la langue littéraire de la langue officielle, pour déterritorialiser la langue nationale et lui restituer en la créolisant sa poéticité native.

La dégradation de l'allemand à Prague au tournant du XXe siècle favorise l'entreprise de subversion à laquelle il va se livrer. Klaus Wagenbach a dressé la liste des traits grammaticaux ou phonétiques témoignant du délabrement de la variété locale de l'allemand (langue dominante) du temps de la jeunesse de Kafka. Il note d'abord l'emploi de verbes passe-partout comme geben pour exprimer l'une quelconque des actions de la série mettre, asseoir, poser, enlever sur le modèle du tchèque (langue vernaculaire) qui se contentait le plus souvent du seul verbe dati «donner». Il énumère ensuite les fautes dans l'emploi des prépositions, l'abus des pronominaux et des adverbes, les discordances dans la distribution des consonnes et des voyelles. Je limiterai mes exemples aux fautes de style qui seront plus parlantes, me semble-t-il, que les fautes de grammaire.

Les deux échantillons que voici, cités par Wagenbach, font percevoir les redondances, l'inflation des épithètes et les comparaisons tarabiscotées qui encombraient alors la langue sur la scène littéraire locale; nous sommes à Prague au temps de Kafka. Dans un roman de Paul Leppin en 1905 on peut lire cette prose hallucinée: «Elle vit entrer les deux laquets muets portant une couronne noire où les pierres précieuses avaient la pâleur exsangue des larmes. Et Daniel Jésus prit l'anneau noir et le posa sur sa grosse tête fantastique. La musique entonna un rythme sauvage et accéléré. Une lumière se déchira dans les yeux de Valentin», etc. Et l'on trouve les mêmes poncifs jusque dans la prose du jeune Rilke en 1896: «La jeune femme blonde aux grands yeux bleus profonds se tait, elle lève le regard à la lueur glacée du ciel nocturne en s'éventant de son fichu de dentelle de Bruxelles.»(3) Kafka va rompre avec ce vocabulaire à la fois indigent et fleuri qui caractérisait ce que les historiens de la scène littéraire locale ont appelé l'école de Prague. Des clichés kitsch qu'on trouve tout prêts dans la langue lorsqu'un dandy «fait de la littérature». Les faits de style sont la conséquence et le reflet d'une dégradation de la langue elle-même, et Kafka combat par le minimalisme à la fois les fautes de goût et les fautes de langue.

Son style a mûri pour devenir de plus en plus limpide et dépouillé. Pour ses premières publications en 1909 dans la revue Hypérion, il remanie des textes écrits en 1904 et supprime les clichés qu'il cultivait cinq ans plus tôt en bon disciple de l'école de Prague. Dans le manuscrit de 1904 on peut lire: «Mais au bout d'une heure seulement, il se leva et mit si longtemps à ajuster son pantalon que j'eus envie de lui crier: "Assez, assez, nous voyons tous que vous avez un pantalon", puis il fit avec soin le signe de la croix et se dirigea vers le bénitier, d'une lourde démarche de marin». Dans le texte publié en 1909 ressort le seul fait: «Mais au bout d'une heure seulement, il se leva, se signa avec soin et se dirigea vers le bénitier à pas saccadés.»(4) L'épuration à laquelle a procédé l'auteur consistait à extraire l'image (les pas saccadés) du cliché qui s'est présenté en premier (la démarche du marin). Ce qui est donné d'abord à Kafka dans la langue allemande, ce sont les clichés, les formes d'expression sclérosées dont il est impuissant à chasser l'odeur de cadavre, comme il l'écrit dans son Journal le 15 décembre 1910 :

Pas un mot – ou presque – écrit par moi ne s'accorde à l'autre, j'entends les consonnes grincer les unes contre les autres avec un bruit de ferraille et les voyelles chanter en les accompagnant comme des nègres d'Exposition. Mes doutes font cercle autour de chaque mot, je les vois avant le mot, allons donc ! le mot, je ne le vois pas du tout, je l'invente. Ce ne serait pas encore là le pire, mais il faudrait que je pusse inventer des mots propres à chasser l'odeur de cadavre dans une autre direction, afin qu'elle ne nous saisisse pas aussitôt à la gorge, moi et le lecteur.(5)

Remettant ainsi en question les normes de la langue qui lui sont devenues intolérables, il leur oppose une stylistique de la sobriété militante. La méthode est d'utiliser les écarts dont est coutumier le locuteur contaminé par les usages locaux de son milieu ethnique et social par rapport aux normes de la langue dominante pour faire de celle-ci un usage mineur. Retourner la langue contre elle-même, en disqualifiant comme autant de «fautes» les tournures de la langue allemande qui étaient jugées «correctes» selon les normes dominantes. Ce sont les prétendues incorrections de la variété locale de la langue qui, aux yeux de Kafka, sont la norme.

Kafka a explicité sa position à l'égard des langues en différentes occasions dont la plus connue est le «Discours sur le Yiddish» prononcé le 18 février 1912 lors d'une réunion organisée par l'acteur Isak Löwy, par qui Kafka avait découvert l'année précédente cette langue dont, soulignons-le, il ignorait à peu près tout. Kafka rappelle que le yiddish n'a pas de grammaire et vole une part de son lexique à toutes les langues dont il est l'hôte. Il caractérise le yiddish par la même minoration qu'il expérimente dans la langue allemande. Les catastrophes du vingtième siècle sont à venir et la reconnaissance de l'existence d'une union de langues en Europe occidentale, qui ouvre son discours, est poignante a posteriori:

«Si nous la regardons d'un œil prudemment distrait, déclare Kafka, notre situation, à nous Européens de l'Ouest, est, en effet, si bien ordonnée! Tout y suit tranquillement son cours. Nous vivons dans une harmonie positivement joyeuse, nous nous comprenons mutuellement quand c'est nécessaire, nous nous arrangeons sans les autres quand cela nous convient, et même alors nous ne cessons pas de nous comprendre.»(6)

Il constate donc l'existence d'une transparence mutuelle des grandes langues européennes. Mais quelle naïveté, puisqu'à l'entendre tout n'est qu'ordre et joyeuse harmonie à deux ans à peine de la première guerre mondiale! Un point de son discours porte sur la relation entre yiddish et allemand. Bien qu'on le comprenne si on parle allemand, dit Kafka, on ne peut traduire le yiddish en allemand sans lui faire perdre sa «réalité» même. C'est que la «réalité» de la langue dominée est tout entière investie dans la fonction expressive du langage. Dans la langue dominée l'affectivité est hypertrophiée, tandis que la fonction cognitive du langage ne joue qu'un rôle subsidiaire: «Pour que le yiddish vous soit tout à fait proche, il suffit que vous méditiez le fait qu'en dehors de vos connaissances [cognition], il y a encore en vous des forces qui sont actives, des rapports de forces qui vous rendent capables de comprendre le yiddish en le sentant [affectivité].»(7) Cette définition condamne d'avance le yiddish à rester dans la servitude en affirmant qu'il est fait pour être senti plutôt que compris.

Mais précisément, ce n'est pas le yiddish qui intéresse Kafka, il n'est ici qu'un prétexte, c'est la variété basse de la langue allemande qu'il veut réhabiliter en la retournant contre elle-même. Deleuze et Guattari ont démontré qu'il s'agissait pour lui comme écrivain d'utiliser les propriétés que présentent le yiddish comme des moyens de minorer l'allemand, de dérégler la langue dominante et d'en faire un usage mineur, en utilisant des mots et tournures qui expriment ses tensions intérieures.(8) Il annonce la révolte littéraire des années vingt contre la langue académique, qui s'est produite simultanément en anglais (James Joyce) et en français (Ramuz).


Notes

(1) G. Deleuze et F. Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Minuit, 1975, p. 29. Métaphore reprise par les théoriciens des études post-coloniales (Homi Bhabha) et les écrivains de la créolité (Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau) pour décrire le mouvement politique, linguistique et littéraire par lequel les langues nationales sont déstabilisées, créolisées et découplées des centres d'orthodoxie qui imposaient jusqu'alors une grammaire, une orthographe et des normes académiques du bien dire.

(2) Kafka, Journal, Traduit et présenté par Marthe Robert, Paris, Grasset, 1954, p. 185 (à la date du 25 décembre 1911).

(3) Klaus Wagenbach, Franz Kafka. Années de jeunesse (1883-1912), traduit de l'allemand par E. Gaspar, Paris, Mercure de France, 1967, pp. 74-75.

(4) Ibidem, p. 81.

(5) Kafka, Journal, Traduit et présenté par Marthe Robert, Paris, Grasset, 1954, p. 17.

(6) Kafka, « Discours sur la langue yiddish », in Préparatifs de noce à la campagne, tr. fr. par Marthe Robert, Paris, Gallimard, 1957, pp. 371-374.

(7) Ibidem.

(8) Deleuze et Guattari, Kafka, p. 41.