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Paul Zumthor, La Lettre et la voix, Paris, Seuil, 1987, p. 104

Zumthor voit l'Europe médiévale comme Kipling voyait l'Inde (dans Kim): une immense foule en voyage qui rend tout monolinguisme impensable.

Langues vagabondes

«Les étendues encore en grande partie (malgré les défrichements) forestières qui forment la France, les pays allemands et slaves, l'Angleterre, les Balkans resteront jusqu'aux 16e-17e-18e siècles, sillonnées par une population errante, inintégrable aux communautés qu'elle traverse, quoique intégrée à l'image globale qu'elles se font d'elles-mêmes. Gens de métier, dont chemins et sentiers constituent l'espace professionnel, cordiers, potiers, vanniers, forgerons, aiguiseurs, musiciens ambulants, colporteurs, montreurs d'ours ou de reliques, bergers transhumant des terroirs méditerranéens; soldats sans guerre, pauvres chevaliers sans maître; et tous les vagabonds que chassent au hasard la misère, la maladie, la rupture d'un lien social, la crainte d'une vengeance, et le goût d'autre chose: goliards[1], clercs vagants, écoliers bourlinguant de ville en /105/ ville, moines fugitifs, mendiants, brigands, prostituées, voyantes, guérisseurs et, si l'on en croit les légendes partout répandues, âmes en peine des réprouvés...

«C'est de ce monde-là que sont porte-voix la majorité des interprètes de poésie. C'est dans ce monde-là qu'ils vivent, en partageant le sort et les conflits. Contre l'omniprésence de cette voix sans lieu, une partie du corps social se défend, à l'aveuglette et sans comprendre l'enjeu. Le refus méprisant opposé par les «romanciers» de la première génération, comme Chrétien de Troyes[2], à l'art des «conteurs», c'est, au même titre que les règlements municipaux contre le vagabondage, le refus d'un nomadisme radical, investissant le langage même, réalisant l'imaginaire poétique. C'est contre le nomadisme social que s'était constituée, au milieu de lieux proches et concrets, la première féodalité; puis, plus abstraitement et comme en chemin vers l'universel, principautés et royaumes. Mais jusqu'au milieu du 12e siècle la parole poétique, dans les langues maternelles, se formait uniquement sur les lèvres des nomades.»


[1] Goliards Clercs «ribauds» et gyrovagues, type idéal de personnages auxquels on attribue des œuvres satiriques, en vers latins, stigmatisant les abus du clergé et de la Curie romaine.

[2] Actif entre 1160 et 1185. Le plus grand romancier du Moyen Age: Le Chevalier au lion, etc.