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Le répertoire d'une communauté réprimée

21 avril 2014

Langues parlées dans des situations d'exil ou d'émigration — le castillan truffé d'italien dans les salons de Buenos Aires, par exemple, ou le turc à Berlin immergeant en flot continu une conversation de travailleurs immigrés en allemand — et dans des situations politiques où des langues minoritaires sont réprimées. Le répertoire est toujours centré sur un code-switching entre une langue formelle et une langue privée. La scène langagière a le plus souvent pour cadre la Ville, l'Empire, la Colonie et plusieurs langues de statut différent sont en concurrence dans des situations de diglossie où le refoulement de l'une des langues en contact est l'envers de la domination d'une autre. Ainsi l'enfant de parents immigrés doit conquérir une langue qui n'est pas forcément celle de son groupe. C'est souvent une langue dans laquelle il est scolarisé, qui le stimule et qui lui offre des interlocuteurs nouveaux, mais qui reste interdite à la maison.

Ces diglossies sont parfois violentes: interdiction de parler sa langue maternelle à l'école, interdiction de lire et d'écrire dans une langue minoritaire que le pouvoir politique veut éradiquer. En voici un exemple, l'histoire vécue en Iran par Reza Baraheni, né à Tabriz en 1935; appartenant à la minorité ethnique des azerbaïdjanais, il est de langue maternelle azeri, une langue turque. Professeur à l'université de Téhéran, il fut arrêté en 1973 et torturé pendant 102 jours en 1973, puis libéré sous la pression internationale. On lui interdit d'enseigner. Il organise des ateliers d'écriture et des cours de littérature dans le sous-sol de sa maison, puis il s'exile une première fois. Voir la quatrième de couverture de Reza Baraheni, Les Saisons en enfer du jeune Ayyâz, roman traduit du persan par Katayoun Shahpar-Rad, Paris, Pauvert, 2000.

M'intéresse ici son témoignage sur la répression dont les langues minoritaires étaient victimes sous le règne du shah. Le persan était la seule langue officielle. R. Baraheni, The Crowned Cannibals. Writings on Repression in Iran, New York, Vintage Books, 1977. Je résume dans ce qui suit les pp. 110-114.

Du temps de sa jeunesse on comptait dix millions d'azerbaïdjanais sur une population de trente-quatre millions d'iraniens. Il était interdit de parler azeri en dehors du cercle familial, les langues minoritaires étant bannies de l'espace public. Le persan faisait l'objet d'une réforme pour le purger de ses composantes arabes et turques, soit près de 40% de son vocabulaire. La carrière littéraire de Reza Baraheni commence en 1953, l'année de la destitution de Mossadegh. Ses premiers écrits évoquent les tribulations familiales. Sa mère était paysanne et son père ouvrier; c'étaient des paysans sans terres installés en Iran depuis des temps immémoriaux, constituant une main d'œuvre peu qualifiée. Enfant, il travaille avec sa mère dans les champs au sud de Tabriz, il aide son père comme manutentionnaire ou balayeur dans les briquetteries, les usines d'emballage de thé ou les bains publics et les mosquées du voisinage. «J'appris le persan en oubliant que j'étais turc et azeri (an Azarbaijani Turk)», écrit-il, et c'est au moment où il se fait un nom comme poète en langue persane, que des critiques dirigées contre lui dans la presse le renvoient à ses racines turques. Il est alors dans une impasse. Impossible de revenir en arrière et d'espérer atteindre en turc la virtuosité qu'il a acquise en persan; d'ailleurs il est interdit d'écrire en turc. Une seule issue possible: se servir des armes de l'ennemi et subvertir la langue persane de l'intérieur. «Voici comment cela m'est venu, écrit-il. J'écrivais d'abord en prose des descriptions de ma ville natale, puis je m'en servais comme arrière-fond pour les images de mes poèmes.» Un événément anodin lui fait prendre conscience des implications stylistiques de cette démarche spontanée. Lors d'un récital de poésie en 1965, la personne qui l'introduit à son auditoire récite deux vers de l'un de ses poèmes intitulé La forêt et la ville; c'est la chanson d'un vieil homme dans les rues de Téhéran:

Mon père était un de ces bouffons du roi du temps jadis
Ma mère était une de ces bohémiennes turques…

L'auteur se découvre lui-même en s'écoutant dans la voix d'un autre: en surface la langue est persane, mais la structure profonde de son poème est imprégnée des rythmes et des accents de la langue azeri, the deep structure had transformed itself into the surface structure of the Persian language (Ibidem, p. 114).