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Langues de l'exil et de la mémoire

21 avril 2014

Aucune situation ne dispose davantage à poser la question de la langue maternelle que celle de l'exil. C'est la dépossession d'une langue première dont on est privé par les aléas de la vie et dont on a la mémoire ou la nostalgie, qui donne toute sa force dramatique à cette question. Hannah Arendt s'est exilée en France de 1933 à 1940 avant d'aller aux Etats-Unis. Au moment où elle quitte l'Allemagne, que représente pour elle ce pays natal où elle a vécu jusqu'à l'âge de vingt-sept ans? — «La langue maternelle, la philosophie et la poésie», écrit-elle à Karl Jaspers en 1933(1). Pendant tout le reste de sa vie qu'elle passe en exil, elle ne cessera de manifester son attachement à la langue de sa jeunesse. Même au temps de la shoah, lui demande-t-on au cours d'une émouvante interview dans les années soixante? — «Toujours. Je me disais: que faire? Ce n'est tout de même pas la langue allemande qui est devenue folle!»(2) Notre langue maternelle est la langue de notre mémoire.

(1) Lettre du 1er janvier 1933 à Karl Japers, citée par Martine Leibovici, Hannah Arendt, une juive. Expérience, politique et histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 60.

(2) Hannah Arendt (1906-1975), entretien télévisé avec Günter Gauss en 1963, repris et traduit par Sylvie Courtine-Denamy dans H. Arendt, La Tradition cachée, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, p. 240. (C'est le chapitre XI intitulé Seule demeure la langue maternelle.)

Aux sources de notre fidélité il y a les textes de la langue première que nous avons appris par cœur. Ce dont témoigne Hannah Arendt: «J'ai toujours refusé, consciemment, de perdre ma langue maternelle, déclare-t-elle en 1963 (elle a 57 ans et vit aux Etats-Unis). J'ai toujours maintenu une certaine distance tant vis-à-vis du français que j'écrivais très bien autrefois, que vis-à-vis de l'anglais que j'écris maintenant.» Et elle en donne l'explication suivante:

«J'écris en anglais, mais je garde toujours une certaine distance. Il y a une différence incroyable entre la langue maternelle et toute autre langue. Pour moi, cet écart se résume de façon très simple: je connais par cœur en allemand un bon nombre de poèmes allemands; ils sont présents d'une certaine manière au plus profond de ma mémoire, derrière ma tête, in the back of my mind, et il est bien sûr impossible de pouvoir jamais reproduire cela! En allemand, je me permets des choses que je ne me serais jamais permises en anglais.»

Lettre du 1er janvier 1933 à Karl Japers, citée par Martine Leibovici, Hannah Arendt, une juive. Expérience, politique et histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 60.

C'est dans l'impossibilité de pratiquer sa langue maternelle que l'on prend conscience de la présence sensorielle de la langue au fond de la vie mentale et du lien qui existe entre parler et penser. S'exprimer dans sa langue maternelle, c'est avoir la certitude de ne pas trahir sa pensée. Il y a d'un côté la diversité des langues parmi lesquelles l'une est porteuse de notre intimité et de notre mémoire — nous l'appelons «langue maternelle» —, et de l'autre un petit nombre de langues véhiculaires, c'est-à-dire des langues de service utilisées pour la communication entre des interlocuteurs n'ayant pas la même première langue.

Halliday a rassemblé les critères qui permettent de distinguer la langue maternelle de toutes les autres langues, et il note par exemple : — la capacité de dire la même chose de différentes façons (en d'autres termes la capacité de varier les registres et les styles); — la capacité de «parler pour ne rien dire» (waffling), ce qui est très difficile à faire dans une seconde langue; — la capacité d'anticiper sur la réplique de l'interlocuteur; — la capacité de saisir au vol dans la conversation des mots ou des tournures nouvelles sans même y penser. Le don de la variété, le don du remplissage, le don d'anticipation, le don du mimétisme: ce sont là les compétences spécifiques de quiconque parle avec aisance dans sa langue maternelle, et ce sont des capacités que les éducateurs tentent d'inculquer aux enfants dans l'apprentissage des langues étrangères. To waffle, parler pour ne rien dire, faire du remplissage. Le waffling est une compétence spécifique de la langue maternelle selon Michael A. K. Halliday, Language as Social Semiotic. The social interpretation of language and meaning, Baltimore MD, University Park Press, 1978, p. 199.

Julia Kristeva confirme l'existence et la violence de cette dialectique entre l'aisance et la distance dans notre rapport intime aux langues que nous parlons. «Je n'ai pas perdu ma langue maternelle.» Ce sont les premiers mots d'une confession intitulée Bulgarie, ma souffrance qui la conduit pourtant à s'écrier:

«Corps et âme, je vis en français.»Malgré des bouffées de mémoire dans lesquelles le roumain subvertit de l'intérieur le français, Julia Kristeva a littéralement changé de langue maternelle. Une partie de moi s'est éteinte, dit-elle, «au fur et à mesure que j'apprenais le français chez les Dominicaines, puis à l'Alliance, puis à l'université; et qu'enfin l'exil a cadavérisé ce vieux corps, pour lui en substituer un autre… le français.» Mais ce n'est pas tout à fait vrai, ce n'est pas définitif. Le drame qui se joue entre les deux langues tourne très précisément autour de l'aisance et de la distance de la personne qui parle par rapport à la langue qu'elle parle dans une situation donnée. Lorsqu'elle doit s'exprimer en russe ou en anglais et que les mots lui manquent, c'est au bulgare que Julia Kristeva se cramponne: «Ce n'est donc pas le français qui me vient à l'aide quand je suis en panne dans un code artificiel, pas plus que si, fatiguée, je sèche sur mes additions et multiplications, mais bien le bulgare, pour me signifier que je n'ai pas perdu les commencements.»

J. Kristeva, «Bulgarie, ma souffrance», L'Infini, 51 (automne 1995), pp. 42-52.

Ainsi la même personne vit corps et âme dans deux langues étrangères l'une à l'autre, à différents moments du temps et dans des situations différentes. Langue maternelle: la langue dans laquelle je vibre de toutes les fibres de ma sensibilité, et la langue à laquelle je me cramponne et qui me sauve lorsque les mots me manquent.