hogarthMenu_layout

L'aptitude du langage à former un monde
Humboldt interprété par Habermas

Wilhelm von Humboldt (1767-1835) invente à la fois le relativisme linguistique et la pragmatique. Ces deux perspectives resteront associées dans l'anthropologie culturelle américaine à partir des années 1930.

Monde et discours

Jürgen Habermas, Vérité et justification, Paris, Gallimard, 2001. Premier chapitre intitulé «Philosophie herméneutique et philosophie analytique. Deux versions complémentaires du tournant linguistique»:

(22) «Humboldt avait esquissé un cadre catégorial comprenant trois niveaux analytiques. Au premier niveau, ce qui est pris pour thème, c'est l'aptitude du langage à former un monde; au niveau suivant, c'est la structure pragmatique du discours et de l'entente; enfin, au troisième niveau, c'est la représentation des faits. Les approches herméneutiques et les approches analytiques se situent respectivement au premier ou au troisième niveau d'analyse. Chacune à sa manière professe un primat de la sémantique par rapport à la pragmatique.»

En développant les approches (1) et (3), Frege puis Wittgenstein d'un côté (la représentation des faits, philosophie analytique) et Heidegger de l'autre (former un monde, philosophie herméneutique) ont chacun privilégié dans leur œuvre la sémantique en occultant la tradition de Humboldt. Ils se concentrent sur les aspects sémantiques du langage, à savoir, d'un côté, sur le rapport entre la proposition (l'énoncé) et les faits (la référence), et, de l'autre, sur l'articulation catégoriale du monde inscrite dans une langue naturelle (la langue comme table des catégories d'un monde fixé). Les uns et les autres font l'impasse sur les conditions sociales d'exercice du langage.

L'entente cimentant la communauté de parole

Humboldt, au contraire, lie le culturel au social, les modèles d'interprétation culturelle qui nous sont transmis par la langue maternelle et les pratiques sociales dans lesquelles ces modèles sont mis au service de la communication et de la cohésion sociale.

(Habermas, 20) «Humboldt introduit une double distinction dans le concept transcendantal de la spontanéité du langage, «formatrice d'un monde». Le langage développe des opérations constitutives, non seulement au niveau des modèles d'interprétation culturelle, mais encore au niveau des pratiques sociales. Sous l'aspect qui est significatif pour la connaissance, le langage articule une préconception du monde dans son ensemble, intersubjectivement partagée par la communauté linguistique. Cette vision du monde est la ressource des modèles d'interprétation partagés. Discrètement, elle oriente les regards dans des directions significatives; elle forme des préventions et crée l'arrière-plan ou le cadre peu problématique dans lequel se développent les interprétations possibles des événements à l'intérieur du monde. En même temps, sous l'aspect qui est significatif pour la pratique, le langage façonne le caractère et la forme de vie d'une nation. Ce monde vécu structuré par le langage constitue l'arrière-plan de la pratique quotidienne de la communication, marquant ainsi le point de soudure où la théorie sociale peut se rattacher à la théorie du langage.»

L'hypothèse de Humboldt conduit à croiser l'ethnographie, qui cartographie et analyse les pratiques et les institutions sociales, et la philologie de terrain qui enregistre, traduit et interprète les représentations, les croyances et les textualités spécifiques de la société étudiée. L'hypothèse de Humboldt-Sapir-Whorf, ainsi prise dans ses dimensions culturelles et sociales, est l'hypothèse selon laquelle — je cite Habermas (p. 18) — il existe nécessairement, cimentant la communauté (Humboldt disait «la nation») de l'intérieur, «un lien interne entre la compréhension linguistique et l'entente à propos de quelque chose qui existe dans le monde».

(16) [Humboldt] «se fie à la division du travail entre la sémantique des images langagières du monde et une pragmatique formelle de la conversation qu'il appelle «l'échange véritable des idées et des sentiments au moyen de la conversation». La pragmatique est chargée de dégager les aspects universalistes du processus devant aboutir à l'entente. Certes, la sémantique découvre dans le langage l'organe formateur de la pensée… La réalité — l'ensemble des objets susceptibles d'être décrits — est d'emblée intégrée à un horizon de signification chaque fois spécifique et, comme le dit Humboldt, «assimilée» à la langue qui est chaque fois la vôtre. Mais du point de vue /17/ pragmatique de l'«usage vivant de la parole»… dans la conversation, qui est «pour ainsi dire le cœur du langage», les participants souhaitent se comprendre mutuellement en même temps que s'entendre à propos de quelque chose… C'est vrai aussi pour l'entente recherchée par-delà les frontières de différentes communautés linguistiques.»

Le temps fort, dans l'interprétation que Habermas propose de l'hypothèse de Humboldt, est le moment (p. 18) où il situe la traduction, l'activité du traducteur, comme pratique exemplaire de l'entente entre locuteurs de langues étrangères entre elles qui souhaitent se comprendre mutuellement et s'entendre à propos des choses du monde.