hogarthMenu_layout

Le souffle de la voix

2015

Dans l'opéra italien du 17e siècle, la mélodie s'autonomise par rapport à l'harmonie, la voix individuelle s'autonomise par rapport à la voix collective. Simultanément, la lecture ou récitation à haute voix, qui était une voix collective puisque qu'elle impliquait un auditoire, tombe en désuétude au profit de la lecture silencieuse de l'individu solitaire qui mobilise seulement sa voix intérieure.

Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Seuil, 1971,
§10 Orthodoxie de l'image;
cité par Ann Banfield, Phrases sans parole. Théorie du récit et du style indirect libre, Paris, Seuil, 1995, p.331;
rééd. Œuvres complètes, Paris, Seuil, nv éd. 2002, vol. III, p.756

«Au début de l'époque moderne, au siècle d'Ignace, un fait commence à modifier, semble-t-il, l'exercice de l'imagination: un remaniement de la hiérarchie des cinq sens. Au Moyen Age, nous disent les historiens, le sens le plus affiné, le sens perceptif par excellence, celui qui établit le contact le plus riche avec le monde, c'est l'ouïe; la vue ne vient qu'en troisième position, après le toucher. Puis il y a un renversement: l'œil devient l'organe majeur de la perception (le baroque en témoignerait, qui est art de la chose vue). Ce changement a une grande importance religieuse. La primauté de l'ouïe, encore très vive au 16e siècle, était garantie théologiquement: l'Eglise fonde son autorité sur la parole, la foi est audition: auditum verbi Dei, id est fidem; l'oreille, l'oreille seule, dit Luther, est l'organe du Chrétien. Une contradiction /757/ risque donc d'apparaître entre la perception nouvelle, conduite par la vue, et la foi ancienne, fondée sur l'écoute.»

L'ouïe et l'écoute le cèdent non seulement à la vue dans la lecture silencieuse, mais aussi au souffle de la voix dans la mélodie. Claude Jamain, Idée de la voix. Etudes sur le lyrisme occidental, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004 montre qu'aux dépens de la voix collective du poète épique, représentée par la lyre d'Apollon, les modernes valorisent désormais la puissance du souffle individuel comme celui de Marsyas, l'archétype des joueurs de flûte. La voix collective de l'antiquité et jusqu'au 16e siècle, celle du barde et du prédicateur, indissociable de l'auditoire, le cède à la voix individuelle, qu'elle soit sourde (la voix intérieure) ou à plein souffle.