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Milieu sonore, monde vécu
Wilhelm von Humboldt

Séminaires des Jeudi 22 février 2007 et 3 novembre 2011

Nous sommes happés par les sons de notre langue natale. Pour décrire cette relation existentielle au milieu d'interlocution dans lequel nous baignons et dans lequel s'enracinent notre affectivité et notre mémoire, Wilhelm von Humboldt utilisait la métaphore du tissage de la langue (le locuteur «tisse autour de lui la langue») et du tissage de la parole («et il se tisse en elle»).

La langue est le vecteur d'un enracinement dans le monde environnant, et réciproquement, nous sommes immergés dans un milieu sonore. «Ainsi, dans chaque langue se trouve [couchée] une vision du monde spécifique (so liegt in jeder Sprache eine eigentümliche Weltansicht)(1) La langue natale est profondément investie par l'affectivité et son usage est étroitement dépendant du contexte d'énonciation: «C'est par un seul et même acte que celui qui parle tisse autour de lui la langue et qu'il se tisse en elle» (Durch denselben Act, vermöge dessen er die Sprache aus sich herausspinnt, spinnt er sich in dieselbe ein). Réciproquement, les voix dont nous percevons la rumeur nous baignent et nous attachent par toutes les fibres de notre sensibilité à un certain univers d'objets.

W. von Humboldt, La Différence de construction du langage dans l'humanité et l'influence qu'elle exerce sur le développement spirituel de l'espèce humaine [1830-1835], §14, dans Werke, III (Schriften zur Sprachphilosophie), Stuttgart: Cotta, 1963, pp. 426 ss. = Introduction à l'œuvre sur le kavi, traduction Pierre Caussat, Paris: Seuil, 1974, pp.198–199:

«La langue maternelle possède une force infiniment plus grande qu'une langue étrangère, auprès de l'homme cultivé aussi bien que de l'homme inculte, force telle qu'elle a, pour l'oreille qui la retrouve après une longue absence, des accents magiques, et qu'entendue loin de la patrie, elle suscite une poignante nostalgie. Il est clair que cet effet n'intéresse pas ce qu'il y a en elle de purement spirituel, la pensée ou les sentiments explicites, mais ce qu'elle a de moins explicable, et de plus individuel: l'élément phonétique. C'est comme si, en percevant cette rumeur natale, nous percevions une part de notre être (als wenn wir mit dem heimischen einen Theil unseres Selbst vernähmen).

L'examen des œuvres produites par la langue ne confirme pas davantage la thèse selon laquelle la représentation ne ferait que dénoter les objets déjà reconnus par la perception. Il serait impossible de rendre par là pleine justice à la richesse profonde de la langue. Celle-ci ôtée, c'en est fini du concept, mais c'en est fini aussi de l'objet pour l'âme, puisque l'objet extérieur ne peut accéder qu'au moyen du concept à l'essentialité capable de le faire reconnaître par l'âme.(2) En vérité, il n'est pas un seul aspect de la perception subjective des objets qui ne s'investisse dans la formation et dans la pratique de la langue. Car le mot s'enracine précisément dans une telle perception; plutôt qu'une réplique de l'objet en soi, il l'est de l'image que cet objet a produite dans l'âme.

La subjectivité étant inévitablement entrelacée à toute perception objective, il est permis, indépendamment même du langage, de considérer que chaque noyau d'individualité humaine est un centre original de perspective projeté sur le monde. Il en est à plus forte raison ainsi avec la langue, car le mot qui s'érige en objet, face à l'âme, le fait... en se lestant d'auto-signification et en important une manière d'être originale. Ce qui est en jeu ici, c'est la propriété même du phonétisme linguistique, qui fait régner dans l'enceinte de la langue une insistante et invincible analogie, et comme il faut compter encore avec une subjectivité tout aussi exigeante, qui fait valoir ses droits sur la langue à l'intérieur de la même nation, on voit que toute langue projette une vision originale du monde (so liegt in jeder Sprache eine eigenthümliche Weltansicht). La médiation qu'opère l'élément phonétique entre l'objet et l'homme, la langue tout entière l'opère entre ce dernier et les pressions intérieures et extérieures de la nature. L'homme s'entoure d'un univers sonore, afin de recueillir et d'élaborer en lui l'univers des objets. De telles expressions n'outrepassent nullement la plus élémentaire vérité. Les rapports que l'homme entretient avec les objets sont fondamentalement et, osons le dire, puisque aussi bien l'affectivité et l'activité dont il est le théâtre dépendent de ses représentations, exclusivement réglés par la manière dont le langage les lui transmet. C'est par un seul et même acte qu'il tisse autour de lui la trame de la langue et qu'il se tisse en elle (Durch denselben Act, vermöge dessen er die Sprache aus sich herausspinnt, spinnt er sich in dieselbe ein); chacune décrit autour du peuple dont elle relève un cercle (einen Kreis) dont il n'est possible de s'échapper que pour pénétrer, au même instant dans un autre. Il faudrait donc voir dans l'apprentissage d'une langue étrangère la conquête d'une perspective nouvelle et le renouvellement de la vision du monde qui dominait jusque-là; telle est bien d'ailleurs la vérité, dans une large mesure; car chaque langue contient la trame entière des concepts et le mode représentatif qu'a choisis pour s'y exprimer une part de l'humanité.»

Cette vision d'une langue maternelle qui nous enveloppe et nous ensorcelle est couramment exprimée dans la littérature depuis le Romantisme. «Ce sont ces affinités anciennes et mystérieuses, écrit Proust, entre notre langage maternel et notre sensibilité qui, au lieu d'un langage conventionnel, comme sont les langues étrangères, en font une sorte de musique latente que le poète peut faire résonner en nous avec une douceur incomparable.» (3) On en appelle toujours au poète pour resacraliser la langue enlisée dans la vie quotidienne où elle est instrument de communication, comme si dans l'usage quotidien nous étions dépossédés de ce que notre langue a de maternel, le parfum de la terre natale. Mais si toute langue natale ainsi perçue est bien la langue de nos émotions, elle n'est pas pour autant prête à servir de médium à une littérature ni à l'expression de choses abstraites.

Notes

(1) W. von Humboldt, La Différence de construction du langage dans l'humanité et l'influence qu'elle exerce sur le développement spirituel de l'espèce humaine [1830-1835], §14, dans Werke, III (Schriften zur Sprachphilosophie), Stuttgart, Cotta, 1963, pp.426ss; en français dans W. von Humboldt, Introduction à l'œuvre sur le kavi, trad. Caussat, Paris, Seuil, 1974, p.198.

(2) C'est le schématisme dans l'intuition, comme disait Kant. La psychologie et l'anthropologie cognitive développent aujourd'hui cette analyse dans les recherches sur les schemata et la categorization.

(3) Proust, «Contre l'obscurité», Article publié dans La Revue blanche du 15 juillet 1896; repris dans Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1971 (Bibl. de la Pléiade), p.393.