hogarthMenu_layout

La perception des sons de la langue maternelle
La découverte d'Evguenij Polivanov et sa postérité

2006

La perception des sons a un caractère subjectif, elle diffère selon les langues en fonction des habitudes linguistiques acquises par chaque individu au cours de l'apprentissage de sa langue maternelle. Les phonèmes (les sons de la langue) et les accents sont si étroitement liés à notre activité perceptive que, lorsque nous percevons des mots d'une langue dont le système de sons est différent, nous sommes enclins à décomposer ces mots en des représentations phonologiques propres à notre langue maternelle. En entendant un mot inconnu ou un fragment de langue étrangère, nous tâchons d'y retrouver un complexe de nos représentations phonologiques, de le décomposer en des phonèmes propres à notre langue maternelle et conformes à nos lois de groupement des phonèmes. Nous discriminons donc à notre manière les sons des langues que nous entendons parler autour de nous, et nous les discriminons en interaction avec notre langue maternelle: c'est la découverte d'Evguenij Polivanov qui en donnait l'exemple suivant (1).

C'est un cas où des sons émis par celui qui parle n'existent pas dans la langue de celui qui écoute. L'auditeur substitue donc spontanément un son de sa propre langue à un autre qui lui est radicalement étranger, dans le groupe de sons qu'il perçoit. Exemple, les japonais ne perçoivent pas le son [l] des langues européennes, et lui substituent spontanément dans leur perception un [r]. Dans le système de sons japonais, au lieu de des deux phonèmes différents des langues européennes [l] et [r], il n'y en a qu'un seul, le plus souvent réalisé sous la forme de [r] non vibrant, émis d'un seul coup. Supposons qu'un japonais entende un anglais dire lion qui se prononce ['lai°n] ; comme il ne distingue pas [l] de [r], il percevra [rajon]. Nombreuses sont les langues qui ne possèdent qu'une seule liquide, soit [l] soit [r], et ce constat est à rapprocher de celui que font les psychologues de l'enfant étudiant l'apprentissage du langage. L'enfant se contente d'une seule liquide pendant une période assez longue et lorsqu'il doit en apprendre deux, la seconde, d'ordinaire quelque type de [r], apparaît tout à la fin de l'apprentissage. Les preuves abondent autour de nous puisque c'est le cas de tous les enfants qui babillent en français : les [r] sont prononcés [l].

On en sait désormais beaucoup sur la construction d'une charpente phonique propre à la langue maternelle, au cours de l'acquisition du langage chez le tout petit enfant. Des expériences ont été inventées dans les années soixante-dix, à l'aide de tétines reliées à un appareil d'enregistrement, dans lesquelles le rythme et l'intensité des succions permet de mesurer l'attention d'un bébé aux phrases qu'on lui fait entendre. Elles ont montré que la langue maternelle est discriminée dès les premiers jours de la vie; l'oreille (l'ouïe) précède la gorge (l'émission de sons phoniques), la voix naît d'une écoute. Les bébés ont une ouïe très évoluée à la naissance. Non seulement ils s'orientent vers les sons, mais encore ils discriminent des tons qui diffèrent en volume et organisent les sons en mélodies et en voix. C'est ainsi qu'à quatre mois, ils préfèrent en général écouter quelqu'un parler dans un style qu'on appelle en anglais motherese, le dialecte de toutes les mères quand elles parlent à leurs enfants: la voix haut perchée et l'intonation exagérée. C'est sans doute cette attirance qui permet au bébé d'écarter tous les bruits qui ne correspondent pas à une voix et de reconnaître l'intonation et la prosodie de sa langue maternelle. Il s'appuie, pour distinguer sa langue maternelle d'une langue étrangère, sur des propriétés dynamiques du signal sonore telles que l'intonation.

On le savait déjà depuis la publication en 1937 de L'Apprentissage du langage, un livre aussi savant qu'émouvant dans lequel le linguiste belge Antoine Grégoire racontait en détail les deux premières années de ses fils Charles et Edmond, pour aboutir aux conclusions que la psycholinguistique expérimentale confirme aujourd'hui: les tout petits discriminent tous les contrastes auxquels ils sont confrontés, tandis que vers huit ou dix mois, ils montrent encore la même aptitude mais seulement pour les contrastes de leur propre langue. Grégoire cherche à fixer l'âge où commence la régularisation du système phonétique, autrement dit sa mise en conformité avec les usages du terroir. L'opinion reçue à son époque plaçait à la fin de la première année le moment où la langue maternelle impose son système phonétique. Jusqu'à ce moment, le babillage de l'enfant était présumé échapper à l'influence du milieu. Grégoire pense que la rupture est beaucoup plus précoce. Depuis les premiers jours, l'enfant est soumis à l'action de la langue maternelle (celle dans laquelle il baigne). S'il existe une cause capable de modifier, de diriger son travail phonétique, ce sont bien ces impressions auditives, reçues avec tant de constance, qui exerceront une action efficace. Déjà dans le gazouillis des bébés vivant dans des environnements dialectaux différents, Grégoire prévoit qu'on distinguera des écarts phonétiques correspondant aux différences entre le registre vocal d'une région et d'une autre (2).

L'enfant apprend à parler par trois voies différentes: le babillage, émission phonique spontanée, sur laquelle viendront se découper les sons du langage; l'imitation, qui lui inculque les premiers phonèmes; la compréhension des situations, qui lui permet de donner aux mots perçus la valeur de signes. Grégoire privilégie le babillage en mettant en valeur ce qu'il appelle sa polyphonie. Un enfant est capable d'articuler dans son babillage une somme de sons qu'on ne trouve jamais réunis à la fois dans une seule langue, ni même dans une famille de langues. Il est capable de produire tous les sons imaginables, des sons qui sont absents dans sa langue maternelle. Puis à un moment donné il perd cette capacité initiale à prononcer tous les sons, il oublie certains sons pour se rapprocher de la prononciation des adultes. A un certain moment du développement cognitif se fixe dans la mémoire un système de sons spécifique de son environnement sonore: le code phonétique de la langue maternelle prend le dessus. C'est en raison de la dominance de ce code phonétique spécifique que nous, les adultes, nous ne pouvons pas discriminer certains contrastes de sons appartenant à des langues étrangères lorsqu'ils n'existent pas dans notre langue.

Parfois l'enfant perçoit la différence, mais il n'est pas encore capable de la produire. L'attention portée par les enfants aux traits distinctifs est remarquable. Ils peuvent fort bien les reconnaître avant même de les posséder activement. Roman Jakobson raconte l'histoire d'un enfant russe qui toujours remplaçait les [r] par des [l], y compris dans Irenka, un prénom qu'il prononçait «Ilenka». Mais l'enfant protestait aussitôt si l'adulte disait «Ilenka» et il exigeait qu'on dise Irenka alors que lui-même ne savait pas le produire (3). Une distinction s'impose entre la pleine et entière maîtrise du son — la capacité de le produire correctement — et la disposition passive et limitée qui nous permet de percevoir un contraste entre deux sons voisins sans être capables de le reproduire. Une petite fille française disait «tosson» aussi bien pour cochon que pour garçon, mais protestait énergiquement si quelqu'un de son entourage appelait un garçon cochon ou un cochon garçon. La langue, dit Jakobson, se présente à l'enfant sous deux styles: l'un dont il dispose activement, et l'autre dont il n'a encore que la perception (4).

Cela vaut pour l'adulte apprenant une langue étrangère; il maîtrise plus facilement les sons qui n'ont pas d'équivalent dans sa langue maternelle, il remarque plus difficilement la légère différence qui distingue la prononciation des mêmes lettres dans les deux langues. En face des deux phonèmes du système vocalique français, par exemple, que sont [è] et [é] — [è] comme dans lait, dais, j'aurais et [é] comme dans lé, dé, j'aurai — le système phonologique russe ne connaît qu'un seul phonème [e]. La plupart des russes prononceront donc dans les deux cas [le], [de], [jore]. Pour prononcer quatre voyelles différentes [u], [y], [eu], [œ] qui sont des variantes du son ou en français — [u] comme dans loup, coup, [y] comme dans tu, lune, [eu] comme dans deux, [œ] comme dans peur — beaucoup d'étrangers qui parlent notre langue n'ont à leur disposition que le seul phonème [u] et diront ou dans tous les cas (5).

Une personne dont le français est la langue maternelle et qui est ainsi confrontée à ces fautes d'accent tombe facilement dans l'illusion que les sonorités de sa langue natale sont plus riches et plus nuancées que les autres, ce que Jean Paulhan appelait l'illusion des explorateurs. De même que ma langue maternelle me paraît plus conceptuelle et moins imagée que les autres, de même elle me paraît plus subtile dans sa charpente phonique et moins stéréotypée que les autres. Evidemment, cette illusion est réciproque et toutes les communautés de langue peuvent s'enorgueillir de subtilités de prononciation que les autres n'ont pas.

Notes

(1) Evgenij Polivanov, «La perception des sons d'une langue étrangère», Travaux du Cercle Linguistique de Prague, 4: Réunion phonologique internationale tenue à Prague (18-21 décembre 1930), Prague, 1931; Kraus Reprint, 1968, pp. 79-96.

(2) A. Grégoire, L'Apprentissage du langage. Les deux premières années, Paris, Alcan, 1937, p. 74.

(3) Roman Jakobson et Linda Waugh, La Charpente phonique du langage, Paris, Minuit, 1980, p. 195.

(4) R. Jakobson, Langage enfantin et aphasie, Paris, Minuit, 1969, p. 25.

(5) E. Polivanov, «La perception des sons», p. 86.