hogarthMenu_layout

Les sons de voix étrangères et la phonologie

2012

Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Deuxième partie (Linguistique synchronique), Chapitre IV (La valeur linguistique), §3 (La valeur linguistique considérée dans son aspect matériel):

«Ces signes agissent donc, non pas par leur valeur intrinsèque, mais par leur position relative.

D'ailleurs il est impossible que le son, élément matériel, appartienne par lui-même à la langue. Il n'est pour elle qu'une chose secondaire, une matière qu'elle met en œuvre. Toutes les valeurs conventionnelles présentent ce caractère de ne pas se confondre avec l'élément tangible qui leur sert de support. Ainsi ce n'est pas le métal d'une pièce de monnaie qui en fixe la valeur; un écu qui vaut nominalement cinq francs ne contient que la moitié de cette somme en argent; il vaudra plus ou moins avec telle ou telle effigie, plus ou moins en deçà et au delà d'une frontière politique. Cela est plus vrai encore du signifiant linguistique; dans son essence, il n'est aucunement phonique, il est incorporel, constitué, non par sa substance matérielle, mais uniquement par les différences qui séparent son image acoustique de toutes les autres.

Ce principe est si essentiel qu'il s'applique à tous les éléments matériels de la langue, y compris les phonèmes. Chaque idiome compose ses mots sur la base d'un système d'éléments sonores dont chacun forme une unité nettement délimitée et dont le nombre est parfaitement déterminé. Or ce qui les caractérise, ce n'est pas, comme on pourrait le croire, leur qualité propre et positive, mais simplement le fait qu'ils ne se confondent pas entre eux. Les phonèmes sont avant tout des entités oppositives, relatives et négatives.»

Roman Jakobson cite au moins deux fois cette formule de Saussure. Par exemple dans Six leçons sur le son et le sens (Paris, Minuit, 1976), p. 85:

«Déjà Saussure soulignait à juste titre que, ce qui importe pour les phonèmes, ce n'est pas du tout l'individualité phonique de chacun d'eux, vue en elle-même et existant pour elle-même. Ce qui importe, c'est leur opposition réciproque au sein d'un système phonologique. Tout phonème suppose un réseau d'oppositions avec les autres phonèmes du même système. La thèse saussurienne précise: «Les phonèmes sont avant tout des entités oppositives, relatives et négatives.» Nous avons reconnu l'essence de cette thèse capitale.»

Voir aussi La Charpente phonique du langage (Paris, Minuit, 1980), p. 29.


Les phonèmes, clés de la perception des sons de la langue maternelle

Jakobson donne en français dans la 3e des Six leçons sur le son et le sens (Paris, Minuit, 1976), pp. 68-69, un modèle intuitif du fonctionnement phonologique:

«Figurons-nous qu'un Français qui ne connaît pas les expressions argotiques entende soudain pour la première fois le mot [mek] (mec, «type»). Il se demande ce que ce mot peut signifier, mais il admet que c'est un mot français, parce que tous ses phonèmes ainsi que les règles de leur groupement existent en français. Le monosyllabe mec comporte trois phonèmes, et le français possède un nombre de mots qui ne se distinguent du mot mec que par leur premier phonème, bec, sec, chèque, ou bien par leur second phonème, moque, macque, manque, ou enfin par leur troisième phonème, mer, messe, mèche. Le Français en question ne sait pas ce que le mot [mek] signifie, mais il sait que ce mot se distingue des autres mots mentionnés et que par conséquent, selon toute probabilité, il est supposé avoir une autre signification que ces mots. Mais admettons que ce Français entende soudain parmi des mots qui lui sont familiers un monosyllabe qui diffère de mec, mer, etc., par leur finale, une occlusive sourde prépalatale ou bien une constrictive vélaire, comme dans le vocable mech («mousse») du tchèque. Comment interprétera-t-il ces formes? Ou bien il reconnaîtra le caractère étrange de la consonne finale et tiendra ces mots pour des mots étrangers, ou bien il ne prêtera pas attention au caractère particulier de ce son et l'associera par erreur à l'un des phonèmes du français — par exemple, la constrictive vélaire à l'occlusive vélaire, ou bien à la constrictive chuintante — et il interprétera ce mot comme mec ou comme mèche. Nous voyons que, même quand le mot est inconnu, ses phonèmes nous permettent de lui assigner une place virtuelle dans notre langue et de reconnaître la différence des mots, c'est-à-dire la différence de leurs significations.»

Ce n'est là qu'une illustration scolaire, près d'un demi-siècle plus tard, d'observations publiées par Evgenij Polivanov dans une célèbre communication à Prague en 1930.

polivanov_ perception_ sons.pdf


Le double déplacement des années 1930

Jakobson, dans La Charpente phonique du langage, p. 29 retrace cette histoire de façon lumineuse. Double déplacement, à savoir: 1°) du phonème comme l'unité minimale de la langue pouvant servir à différencier les significations au phonème comme faisceau de traits distinctifs, et 2°) de la linguistique européenne (Prague) à la linguistique américaine (Sapir, Bloomfield, Harris):

«[…] Lors de la Conférence internationale de phonologie de Prague en 1930, il devint de plus en plus évident que la dissociation méthodique du phonème en ses composants simultanés constituait une tâche indispensable. Au début des années 30, les Praguois désignent le phonème comme étant l'«ensemble, le faisceau, la totalité des propriétés phonétiques concurrentes qui, dans une langue donnée, servent à distinguer des mots de significations différentes». Ces propriétés, ils les baptisent provisoirement qualités (attributs) différentielles ou distinctives, avant qu'elles ne reçoivent le nom de «traits distinctifs». C'est en 1933, en effet, que le terme distinctive features apparaît dans la littérature linguistique américaine, employé par Edward Sapir dans son article Language [voir ses Selected Writings édités par Mandelbaum en 1949, p. 25], et par Leonard Bloomfield qui, dans Le Langage (1933), passe à la même page (p. 79) de l'ancienne conception du phonème comme «unité phonétique distinctive minimale» à sa nouvelle définition comme faisceau de traits distinctifs. Et c'est Zellig Harris qui, rapportant les efforts des Praguois pour dissocier le phonème en «oppositions binaires», attire l'attention des linguistes américains sur le fait que le centre d'intérêt s'est ainsi déplacé vers «la découverte des différences au sein des phonèmes en termes de catégories de traits linguistiques relatifs», démarche relativiste, donc, qu'il approuve expressément.»

Cette évolution de la phonologie est particulièrement importante pour les anthropologues et pour les théoriciens de la poésie et de la langue poétique, parce que, pour eux, la phonologie ne devient opératoire que lorsqu'elle se rapproche de la prosodie et de la stylistique.