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Les sons détachés de la voix et leur réincarnation

Séminaire du 16 novembre 2006

Roman Jakobson le répète plusieurs fois dans Six leçons sur le son et le sens (trad. française, pp. 25, 37, 40-41), quand je parle, c'est afin qu'on m'entende. C'est l'aspect acoustique du son qui présente une valeur intersubjective et sociale. On parle pour être entendu; il faut ajouter qu'on veut être entendu pour être compris. «C'est le chemin de l'acte phonatoire [la voix] au son proprement dit et du son au sens» (p. 37). Je cherche à analyser ici ce cheminement de la voix au son (détaché du sujet parlant) et du son au sens. Il y a un paradoxe dans cette analyse aujourd'hui à l'époque de l'audiovisuel. D'un côté la voix (la vive voix) s'efface devant ses enregistrements (les sons détachés du sujet parlant). De l'autre nous vouons un culte à la vive voix et nous valorisons les sons où se fait entendre le timbre d'une voix dans sa particularité ou plus exactement sa personnalité.

«Grâce au téléphone, au phonographe, et surtout à la radio, on s'est accoutumé à entendre la parole détachée du sujet parlant. L'acte phonatoire s'efface devant ses produits phoniques. C'est à ceux-ci qu'on s'attache de plus en plus», enseignait Jakobson en 1942-1943 (Six leçons, trad. française, p. 34).

Cinquante ans plus tard la vidéo permet de revenir des paroles détachées aux sujets parlants en réincarnant les sons phoniques dans la vidéoprésence de l'interlocuteur.


Phonétique et phonèmes

«La phonétique est hors de la linguistique comme la chimie des couleurs est hors de la théorie de la peinture» (Jakobson, p. 59). Echappons d'abord à une confusion initiale entre les mouvements de l'appareil vocal (physiologie de la voix) et le jeu des oppositions permettant de différencier les sons (phonologie). Roman Jakobson, Six leçons sur le son et le sens (Paris, Minuit, 1976), p. 61:

«L'une des premières et des plus nettes manifestations de la doctrine saussurienne, le livre d'Albert Sechehaye Programme et méthodes de la linguistique théorique, paru en 1908, déclare résolument: «La vue erronée que nous combattons repose sur la confusion de deux choses très distinctes: la science de la voix, comme phénomène physique et physiologique, et la phonologie, ou étude des sons du langage organisé (p. 132).» C'est du symbole qu'il convient de partir, et ce qui importe c'est moins sa qualité intrinsèque que sa relation avec tous les autres symboles, les caractères qui permettent à la fois de le différencier d'avec tout ce qui n'est pas lui, et de l'assimiler avec tout ce qui lui est grammaticalement identique… Pour cela, il faut qu'on puisse l'analyser en éléments phonologiques de qualités bien définies; et, pour que ces qualités soient bien définies, il faut qu'elles existent non pas dans des actes concrets, passagers, mais en idée, comme les symboles eux-mêmes. Il serait impraticable que ces idées de sons fussent en nombre trop élevé, variant d'un mot à l'autre. Chaque langue suppose un système phonologique, c'est-à-dire une collection d'idées de sons («idées ou, si l'on aime mieux, représentations des sons», ajoute /62/ Sechehaye pour rendre sa terminologie… moins insolite). «On peut concevoir le système phonologique sous son aspect algébrique et remplacer les trente, cinquante ou cent éléments qui le composent dans une langue donnée par autant de symboles généraux qui fixent leur individualité, mais non pas leur caractère matériel» (Sechehaye, p. 150 ss.).»


La fonction distinctive ou différenciative des sons

Roman Jakobson, Six leçons sur le son et le sens (Paris, Minuit, 1976), p. 43:

«C'est la fonction distinctive, la faculté des sons de différencier les significations des mots, qui importe avant tout. Tout en tenant compte de la multiplicité des fonctions linguistiques, c'est la faculté des sons dont nous devons nous occuper en premier lieu.

En confrontant des mots comme le dé à jouer [de] et le dais [dE], tenture, nous observons que la différence entre deux sons — [e] fermé et [E] ouvert — sert ici à distinguer deux mots. Et, si nous abordons l'inventaire phonique du russe, nous y trouvons parmi les voyelles accentuées deux sons correspondants — un [e] plus fermé et un [E] plus ouvert: mel' [m'el'] «bas-fond» et mel [m'El] «craie». En russe, [e] (fermé) figure uniquement devant les consonnes mouillées, [E] (ouvert) dans toutes les autres positions. Rappelons que les consonnes mouillées sont prononcées avec un étalement du dos de la langue contre /44/ le palais — c'est-à-dire avec un résonateur buccal aplati — et comportent par conséquent un timbre aigu. En russe, [e] (fermé) et [E] (ouvert) ne peuvent donc pas se rencontrer dans la même position, ils sont incapables de différencier les mots. Il y a une différence essentielle entre le couple [e]—[E] en français et le couple analogue en russe. En français, ce couple possède une valeur distinctive dont il est dépourvu en russe.

Les sons munis d'une valeur distinctive, les sons capables de différencier les mots, ont reçu un nom spécial dans la science du langage. On les appelle phonèmes. Ainsi en russe [e] fermé et [E] ouvert ne sont que deux variantes d'un même phonèmes, variantes qu'on appelle combinatoires, puisqu'elles dépendent uniquement de la combinaison des sons [sans avoir d'incidence sur la détermination du sens]: devant les consonnes mouillées, la voyelle [e] est fermée et dans les autres combinaisons elle est ouverte.» [Fait d'ordre phonétique et non phonologique.]

[Réciproquement: distinguer le [k] devant [I] et le [k] devant [o] dans quiproquo en français]

(p. 45) «Les deux variétés de [k] — l'une vélaire, articulée vers le palais mou (velum) et l'autre, plus antérieure, palatale, donc articulée dans la région du palais dur (palatum) — trouvent toutes deux place dans la prononciation du français. La variété antérieure de cette consonne est émise dans divers parlers français devant des voyelles antérieures, surtout devant [I]. La différence entre les sons initiaux des mots cas et qui est /46/ souvent très nette, mais ce ne sont que deux variantes combinatoires, et cette différence n'a en français aucune valeur autonome. Par contre, en polonais ou bien en roumain, ce sont deux phonèmes nettement distincts. Ainsi en roumain la variété palatale de cette occlusive dans chiu «cris», ou chiar «même» (graphies conventionnelles), est opposée à l'occlusive vélaire de cu «avec», ou car «charette».

Ainsi, parce que les phonèmes sont des sons qui, en formant système dans le langage (le système phonologique), permettent de différencier les mots entre eux, ils sont porteurs de sens. De même en musique, les sons en tant que notes (tones) forment système.


Le phonème (langage) et la note (musique)

Roger Scruton, The Aesthetics of Music (Oxford, OUP, 1997), p. 16:

Music is itself a special kind of sound, and not any art of sound is music. For instance, there is an art, and an aesthetic intention, in designing a fountain, and the sound of a fountain is all-important in the aesthetic effect. But the art of fountains is not music. For one thing, the sound of the fountain must be heard in physical space, and should be part of the charm of a place. Nor is it the work of a musician to write poetry, even though poetry too is an art of sound. So what distinguishes the sound of music?

(p. 17) A transformation of sounds into tones [notes de musique]. A tone is a sound which exists within a musical 'field of force'. This field of force is something that we hear, when hearing tones… It is only rational beings, blessed with imagination, who can hear sounds as tones. It may even be that the transformation from sound to tone is effected within the act of hearing, and has no independent reality…

This transformation from sound to tone [la note de musique] may, nevertheless, be usefully likened to the transformation of a sound into a word. The word bang consists, in its token utterances, of a sound. This sound could occur in nature, and yet not have the character of a word. What makes it the word that it is, is the grammar of a language, which mobilizes the sound and transforms it into a word with a specified role: it designates a sound or an action in English, an emotional state in German [bang est un adjectif en allemand signifiant «inquiet»]. When hearing this sound as a word I hear the 'field of force' supplied by grammar. The sound comes to me alive with implications, with possibilities of speech. I do not merely hear the sound of the voice: I hear language, which is an experience of meaning. When I 'hear what you say', I may be unaware of the sounds that you are making, unaware that you are speaking French, with an accent du Midi. Language causes us to hear the voice as in a certain sense outside nature: it is not a sound, but a message broadcast into the soundscape… Something similar happens when I hear middle C [le do du milieu du piano] while walking, and take it for a note in music. Maybe it was only a bird, a child playing with a squeaky [grinçant] toy, a rusty hinge [gond] turning. It would then be the same sound; but to hear it as those sounds /18/ would be to situate it outside the order which is music. To hear a sound as music is not merely to hear it, but also to order it. The order of music is a perceived order. When we hear tones, we hear their musical implications in something like the way that we hear the grammatical implications of words in a language.