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La voix intérieure, une voix sans signal

2006

Quand nous parlons ou chantons, la voix qu'on entend, la vive voix, est déjà une première mise en texte de «la voix intérieure». Une chanteuse au moment où elle «se produit» sur scène va à la rencontre de sa voix. Patricia Kaas, dans Entrer dans la lumière: «Redécouvrir ma voix / En être encore capable». «Ma voix» est ici celle qui chante à pleins sons, «mon cri de musique» qui remplit la salle de concert, et la chanteuse est à elle-même son premier auditeur, en ce sens que la voix intérieure, une voix sourde et sans signal, précède la parole et le chant. La parole et le chant sont le premier relais de cette voix intérieure. La métaphore du relais est à prendre au sens de dispositif technique permettant à une énergie relativement faible de déclencher une énergie plus forte et servant à retransmettre un signal en l'amplifiant. La voix intérieure n'est nullement originaire, elle naît de l'audition d'autres voix, elle se modèle sur d'autres voix. Ma voix n'est pas départageable des voix que j'ai entendues et qui ont formaté la mienne, elle est constamment remaniée en fonction de ce que j'entends, et cela commence dès les premières heures de la vie.

«Bien qu'elle n'en devienne pas pour autant une copie ou une imitation, chaque voix se modèle, positivement et négativement, sur d'autres voix. Pas d'autre possibilité pour la phonogenèse que la reproduction, aucun état plus naturel, primitif ou authentique n'existe sur quoi viendraient se greffer les formes appropriées par l'écoute. Les réalisations endogènes ne sont pas départageables des composants exogènes qui les ont formatées. La diffusion de nouveaux patrons sonores — changements phonologiques, poses vocales (setting), schèmes prosodiques… — est dans la continuité du processus d'apprentissage, une actualisation où la production parlée est remaniée en fonction de ce qui est entendu pour donner à l'émission acoustique par quoi l'auditeur se signale et se signe sa configuration particulière à un moment donné… [Cette configuration n'est pas une imitation.] Les voix, les discours ou les langues ne sont pas recopiés, ils sont intériorisés. Rien de ce qu'ils sont chez un auditeur ne les a précédés. L'acquisition de la langue par l'enfant est indissociable de la socialisation, autrement dit de l'accomplissement recommencé d'une hominisation: l'implémentation de la structure linguistique assure l'ensemble des conditions d'existence du discours, au nombre desquelles l'auditeur.» Gabriel Bergounioux, Le Moyen de parler, Paris, Verdier, 2004, p.203.

Les recherches expérimentales sur la reconnaissance de la langue maternelle chez les nouveau-nés confirment l'analyse du linguiste: l'oreille (l'ouïe) précède la gorge (l'émission de sons phoniques), la voix naît d'une écoute. Les bébés ont une ouïe très évoluée à la naissance. Non seulement ils s'orientent vers les sons, mais ils discriminent des tons qui diffèrent en volume et organisent les sons en mélodies et en voix. C'est ainsi qu'à quatre mois, ils préfèrent en général écouter quelqu'un parler dans un style qu'on appelle en anglais motherese, le dialecte de toutes les mères quand elles parlent à leurs enfants: la voix haut perchée et l'intonation exagérée. Cette attirance permet au bébé d'écarter tous les bruits qui ne correspondent pas à une voix et de reconnaître l'intonation et la prosodie de sa langue maternelle.