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Grammatisation et objectivation d'une langue

Sylvain Auroux (1992)
Antoine Meillet (1918)
Ernest Renan (1871)

Sylvain Auroux, «Introduction.
Le processus de grammatisation et ses enjeux»,
Histoire des idées linguistiques, Tome 2,
Liège, Mardaga, 1992, pp. 11–64.

(Auroux, 28) «Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd'hui les piliers de notre savoir métalinguistique: la grammaire et le dictionnaire.» (29) «Une grammaire contient (au moins): a) une catégorisation des unités; b) des exemples; c) des règles, plus ou moins explicites, pour construire des énoncés (les exemples, choisis, peuvent en tenir lieu). Les paradigmes complets — sous forme tabulaire — ne figuraient pas dans le corpus des grammairiens gréco-latins classiques, leur apparition est liée à la pédagogie des langues chez les Byzantins [Theodose, c. 400 apr. JC].»

(33) «Le dictionnaire moderne n'est pas antérieur à l'imprimerie et au processus de grammatisation des vernaculaires européens.»

«La deuxième révolution technico-linguistique»

(p. 11) «Au cours de ces treize siècles d'histoire [du 5e au 19e s.], nous voyons se dérouler un processus unique en son genre: la grammatisation massive, à partir d'une seule tradition linguistique initiale (la tradition gréco-latine), des langues du monde. Cette grammatisation constitue après l'avènement de l'écriture au troisième millénaire avant notre ère la deuxième révolution technico--linguistique. Ses conséquences pratiques pour l'organisation des sociétés humaines sont considérables. Cette révolution, qui ne sera achevée qu'au 20ème siècle, va créer un réseau homogène de communication initialement centré sur l'Europe. Chaque nouvelle langue branchée sur le réseau des connaissances linguistiques, au même titre que chaque nouvelle contrée représentée par les cartographes européens, va accroître l'efficacité du réseau et son déséquilibre au profit d'une seule région du monde. C'est aux sciences du langage que l'on doit la première grande révolution scientifique du monde moderne.»

(12) «L'intérêt pratique de la grammaire s'étend de la philologie (au sens large d'accès au texte écrit), qui est son lieu d'origine, vers la maîtrise des langues, y compris des langues maternelles. La grammaire devient simultanément une technique pédagogique d'apprentissage des langues et un moyen de les décrire. Cette période voit également la naissance et le développement, à deux reprises, et sur des bases quelque peu différentes, de théories d'ensemble extrêmement puissantes concernant le langage humain (la grammaire spéculative médiévale et la grammaire générale de l'âge classique). A partir du 16ème siècle commence pour la conception antique de l'étymologie une marginalisation épistémologique, qui en fait l'un des rares domaines du savoir linguistique antique à n'avoir pas été intégré aux sciences du langage modernes. Par ailleurs apparaît le dictionnaire monolingue sous la forme que nous lui connaissons encore. Enfin, se trouve largement avancée l'entreprise de localisation des langues parlées et de construction de modèles résumant leurs rapports structuraux et leurs filiations, qui sera l'une des préoccupations scientifiques essentielles du 19ème siècle. […] La Renaissance constitue un tournant décisif pour ces disciplines et […] forme l'axe de la seconde révolution technico-linguistique.»

(17) «Situation historique particulière du monde latin. D'un côté, les invasions et l'éclatement de l'Empire Romain d'Occident provoquent, à terme, la disparition du rôle vernaculaire du latin et l'apparition des langues néo-latines (7ème-9ème siècles ; 10ème au plus tôt pour l'italien). De l'autre on assiste à la conservation du latin comme langue de l'administration, et plus longtemps encore, de la culture intellectuelle et religieuse, même là où se développent des descendants non-latins de l'indo-européen (langues celtiques, germaniques, etc.). A partir du 9ème siècle, on assiste même, tant dans les îles britanniques (Aelfric) que sur le continent (Alcuin), à une restauration volontaire de la culture latine. Autrement dit, sur le même territoire, on observe, à la fois, un phénomène de dispersion et de fragmentation et la persistance d'un puissant facteur d'unification. C'est dans cette situation qu'il faut chercher les raisons du changement d'orientation pratique de la grammaire. Les enfants grecs ou latins qui fréquentaient l'école du grammairien savaient déjà leur langue, l'étude de la grammaire n'était qu'une étape dans l'accession à la culture écrite. Pour un européen du 9ème siècle, le latin est d'abord une langue seconde qu'il lui faut apprendre. La grammaire latine existe : elle va devenir, prioritairement, une technique d'apprentissage de la langue: sans parler de Priscien [5ème-6ème s.], il suffit d'ouvrir Donat [4ème s.] pour comprendre qu'on n'y peut certainement pas acquérir les rudiments du latin sans une certaine préparation, qui a dû d'abord se faire oralement dans le vernaculaire, avant que ne se constituent d'autres instruments pédagogiques. Il a d'abord fallu que la grammaire d'une langue déjà grammatisée soit massivement employée à des fins de pédagogie linguistique, parce que cette langue est progressivement devenue une langue seconde, pour que la grammaire devienne, ce qui prendra un temps considérable, une technique générale d'apprentissage, applicable à toute langue, y compris la langue maternelle.»

Le nom d'une langue. Ernest Renan sur l'Alsace-Lorraine

L'objectivation d'une langue particulière se fait dans le cadre d'une diglossie, le cas le plus courant étant celui de l'objectivation d'une langue minoritaire dominée par une langue nationale. La forme de cette relation entre un parler (cible) devenant langue et une langue (source) utilisée pour grammatiser et objectiver (nommer, substantifier, standardiser) ce parler, est une diglossie étendue (Joshua Fishman).

«Aussi, quand il était locuteur d'une langue de faible diffusion, [l'intellectuel le plus nationaliste dans l'Europe du 19ème siècle au moment de l'éveil des nationalités] continuait à apprendre et utiliser au moins une de ces grandes langues que le linguiste Antoine Meillet (1918, rééd. 1928) appellera bientôt «langues de civilisation», pour mettre en valeur leur fonction d'accès à l'information scientifique et culturelle que les petites langues ne pouvaient assurer. Dès lors s'instaure un colinguisme entre «langues de civilisation» et langues de moindre volume linguistique.»

Daniel Baggioni, Langues et nations en Europe (Paris, Payot, 1997), p. 220.

Voir Antoine Meillet, Les Langues dans l'Europe nouvelle, Paris, Payot, 1928, pp. 76-84 («Langue et nation» et «Langue et civilisation»). Document historique sur la question des langues minoritaires telle qu'elle était posée au temps des Nationalités triomphantes.

Une controverse célèbre, qui opposa Ernest Renan à David-Friedrich Strauss à l'issue de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse, fournit l'archétype d'une opposition entre le point de vue subjectif du locuteur qui, idéalement, est libre de choisir la façon dont il construit sa communauté de langue, et le point de vue objectivant de l'idéologie politique assignant un nom et une place à une langue régionale sur l'échiquier des langues européennes.

Dans Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation? et autres essais politiques,
Paris, Pocket, 1992 (coll. Agora), pp. 144 (trad. Joël Roman) et 156–157.

Strauss, 2ème lettre (Gazette d'Augsbourg, 2 octobre 1870):

«[…] Que l'Alsace et la Lorraine aient auparavant appartenu à l'Empire allemand, qu'en outre la langue allemande, malgré tous les efforts français pour l'opprimer, soit encore la langue maternelle en Alsace et dans une partie de la Lorraine, ne furent pas les motifs qui nous ont conduits à élever des prétentions sur ces territoires. Nous ne songions pas à les réclamer à un voisin pacifique. Mais après qu'il eût brisé la paix… […] Nous sommes persuadés que nous avons à fournir aux habitants de ces terres de l'Allemagne nouvellement fondée des bienfaits que la France ne leur a jusqu'ici pas procurés. […] Nous comprenons bien que l'Alsace ait pu se sentir amoindrie d'appartenir à un petit Etat allemand (ou même moyen) au lieu du grand Etat qu'est la France; mais cette question ne se pose plus.»

Autrement dit, une langue régionale ou minoritaire, une petite langue, n'est plus petite à partir du moment où elle fait partie du patrimoine linguistique d'un grand Etat.

Renan, lettre du 15 septembre 1871:

«L'Europe est une confédération d'Etats réunis par l'idée commune de la civilisation. l'individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l'histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu'ont les différentes province d'un Etat de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas un canton de France ne voulait se séparer de la France; cela suffisait pour qu'il y eût crime européen à démembrer la France, quoique la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse, et jusqu'à un certain point les îles de la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à la France; cela suffit pour qu'il fût criminel de chercher à les y annexer par la force. L'Alsace est allemande de langue et de race; mais elle ne désire pas faire partie de l'Etat allemand: cela tranche la question. On parle du droit de la France, du droit de l'Allemagne. Ces abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu'ont les Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n'obéir qu'à un pouvoir consenti par eux.»

Le nom d'«Allemand», donné à la langue régionale et minoritaire des Alsaciens et des Mosellans par les deux protagonistes du débat, est chez l'un un argument pour rattacher l'Alsace-Lorraine au nouvel Etat allemand sur la base d'une prétendue réalité objective, la langue, tandis que l'autre vide le nom de langue de sa substance. Un siècle plus tard, en nommant «Alsacien-Mosellan» cette langue minoritaire, on nie la primauté de l'Etat-nation. Le processus idéologique est le même, néanmoins, qui consiste à objectiver la langue en la nommant.