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La langue classique

Roland Barthes, Réflexions sur un manuel (1971),
dans Œuvres complètes,
Nouvelle éd. Paris, Seuil, 2002,
Vol. III (1968-1971), p. 948.

«Il y a aussi le cas du français du XVIᵉ siècle, ce qu'on appelle le moyen français, qui est rejeté de notre langue, sous prétexte qu'il est fait de nouveautés caduques, d'italianismes, de jargons, de hardiesses baroques, etc., sans que jamais on se pose le problème de savoir ce que nous avons perdu, nous en tant que Français d'aujourd'hui, dans le grand traumatisme de la pureté classique. Nous n'avons pas perdu seulement des moyens d'expression, comme on dit, mais aussi certainement une structure mentale; je rappellerai à titre d'exemple significatif que, selon Lacan, une expression française comme «ce suis-je» correspond à une structure de type psychanalytique, donc en un sens plus vraie, et c'était une structure qui était possible dans la langue du XVIᵉ. Ici encore, il y a peut-être un procès à ouvrir. Ce procès devrait partir évidemment d'une condamnation de ce qu'il faut bien appeler le classico-centrisme, qui à mon avis, marque encore maintenant toute notre littérature, notamment en ce qui concerne la langue. Encore une fois, il faut inclure ces problèmes de langue dans les problèmes de littérature; il faut se poser les grandes questions: /949/ quand commence une langue? Qu'est-ce que cela veut dire pour une langue que commencer? Quand commence un genre? Qu'est-ce que cela veut dire quand on nous parle du premier roman français, par exemple? En vérité, on voit bien qu'il y a toujours, derrière l'idée classique de la langue, une idée politique: l'être de la langue, c'est-à-dire sa perfection et même son nom, est lié à une culmination de pouvoir: le latin classique, c'est le pouvoir latin ou romain; le classique français, c'est le pouvoir monarchique. C'est pour cela qu'il faut dire que, dans notre enseignement, on cultive, ou on promeut, ce que j'appellerai la langue paternelle, et non pas la langue maternelle — d'autant que, soit dit en passant, le français parlé, on ne sait pas ce que c'est; on sait ce que c'est que le français écrit parce qu'il y a des grammaires du bon usage, mais le français parlé, personne ne sait ce que c'est; et pour le savoir, il faudrait commencer par échapper au classico-centrisme.»