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Aires culturelles
Le retour de la langue, années 1990

Marseille, Lundi 3 décembre 2001

Rétrospectivement et pour me situer par rapport aux emplois passés et périmés de cette notion, je m'intéresse spécialement à l'histoire des versions holistes («le tout d'une culture donnée») et structuralistes (les patterns of culture) de la notion de culture, qui culmine au cours des années 1960 dans le concept d'aires culturelles. J'observe dans les années 1990 un retour de la langue dans la définition de la culture et des aires culturelles.

Pour être plus précis, je fais porter ma réflexion sur trois points, à savoir [1] le concept même, [2] le découpage traditionnel et [3] ses enjeux philosophiques et politiques aujourd'hui: 1°) le concept même d'aires culturelles, et l'histoire au cours de laquelle il fut tantôt un concept opératoire (années 1960), dans les sciences sociales, tantôt l'objet d'une critique qui le disqualifiait (années 1980); 2°) l'incidence sur l'histoire et l'anthropologie du découpage géographique d'une importante partie de nos recherches suivant différentes aires culturelles fixées par la tradition; 3°) les enjeux philosophiques et politiques de ce découpage, dans le contexte de la mondialisation.

Je pense qu'une nouvelle idéologie nous gouverne depuis les années 90 en Europe et détermine l'idée que nous nous faisons de «l'espace européen» et du rapport de l'Europe aux mondes extérieurs. L'une des questions les plus actuelles est celle de l'intelligibilité mutuelle des langues au sein d'une même aire culturelle. Trois aspects de la situation — la déterritorialisation de «la culture», la patrimonialisation des «langues régionales», l’émergence de «nouvelles textualités» grâce à l’audiovisuel et l’informatique — se combinent pour marquer un retour de la langue dans la définition de la culture. Je mets systématiquement certaines expressions entre guillemets pour indiquer leur dimension idéologique, le fait qu’elles soient constamment invoquées dans le discours public sur notre société.

La déterritorialisation (ou délocalisation) de la culture est un aspect particulier des changements produits par les Cultural studies et les Postcolonial studies et par l’émergence sur la scène médiatique des «intellectuels en diaspora [réelle ou imaginaire]». Ces changements préparés dans la décennie précédente (James Clifford & George Marcus, eds., Writing Culture, Berkeley, UCP, 1986), sont clairement formulés dans les années 1990. Plutôt que de m’enfermer dans des références internes à l’anthropologie (comme Arjun Appadurai), je citerai deux littéraires, essayistes ou écrivains, l’un, Homi K. Bhabha (The Location of Culture, Londres-New York, Routledge, 1994), parce qu’il m’intéresse particulièrement comme indianiste, et l’autre, Edouard Glissant (en particulier Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, et Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997), parce qu’il présente la version la plus parfaite en français de cette nouvelle idéologie des cultures déterritorialisées.

La patrimonialisation des langues et cultures «régionales» est un aspect particulier des changements intervenus dans les usages publics de la notion de culture spécialement en Europe. La construction de l’Europe et les politiques linguistiques qu’elle a suscitées sont ici déterminantes. Aux efforts des militants régionalistes pour promouvoir l’enseignement de telle ou telle langue traditionnellement minorée, pour obtenir sa reconnaissance officielle et son emploi dans les médias, répondent successivement la création d’une sous-direction des langues régionales ou minoritaires à Bruxelles dans les années 1980, la création et le financement du réseau Mercator, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1992), le commissionnement de toutes sortes d’enquêtes dont la plus connue est Euromosaic (1996), etc.

En France et dans le cadre spécifique du jacobinisme français, cette nouvelle idéologie célébrant les richesses de la diversité des minorités dans l’unité d’une aire culturelle structurée par les institutions politiques et administratives, prend la forme d’une patrimonialisation des langues et cultures régionales, dont le Rapport Poignant (1998) est la formulation la plus brutale. Cf. Bernard Poignant, Langues et cultures régionales (Paris, La Documentation Française, 1998), p. 15:

«Nos langues et cultures régionales sont aussi notre patrimoine commun, une partie du patrimoine de l’humanité. Aujourd’hui la République ne respecterait pas ses propres principes si elle n’était pas attentive aux demandes, aux attentes, à la vie de ces langues et cultures qui existent sur son territoire, en métropole comme outre-mer. Notre pays aime protéger ses monuments et ses œuvres artistiques. Il a mis en place des structures administratives, formé et recruté des fonctionnaires pour cela. Il doit porter la même attention à son patrimoine linguistique et à sa diversité culturelle. Cela relève de son devoir. Il est comptable de la vie de ces langues sur son territoire.»

Les «nouvelles textualités», sous la plume des théoriciens de la littérature et des anthropologues comme Michael Silverstein (par exemple dans Contemporary transformations of local linguistic communities, Annual Reviews of Anthropology, 1998, 27: 401–426), désignent non seulement les nouveaux modes d’inscription analogique ou numérique d’un texte sur un support matériel (new modes of text-artifactuality), mais aussi les nouvelles formes d’activités textualisantes-et-contextualisantes (entextualization-contextualization) rendues possibles par les progrès de l’audiovisuel et de l’informatique dans les années 90. Pour une culture minorée revendiquant le droit d’exister, la réussite est d’obtenir le droit d’enseigner la langue maternelle — grammatisée et standardisée, bien entendu, pour les besoins de la cause — et le droit de programmer des émissions dans cette nouvelle langue maternelle à la télévision. Du point de vue anthropologique, c’est là créer de nouvelles textualités qui signent un retour en force de la langue dans la définition de la culture.

Voilà donc trois aspects différents du contexte philosophique et politique dans lequel nous nous situons aujourd’hui et que je propose de croiser ou combiner, dans la mesure où, pris ensemble, ils nous conduisent à définir de façon tout à fait inédite jusqu’aux années 90 les rapports entre la culture et l’espace (le territoire, le local). Bref, c’est un nouvel avatar (une nouvelle version) du concept d’aires culturelles qui s’impose à notre réflexion, parce qu’il est dans l’air du temps, c’est-à-dire implicite dans l’idéologie dominante actuellement en Europe.

J’esquisserai, à titre d’exemple, l’analyse d’un aspect particulier de ces nouveaux rapports entre langues, territoires et cultures, en me plaçant dans l’espace européen. Mais la même analyse vaudrait pour l’Inde par exemple. L’idée que je veux défendre, c’est que la transparence (l’intertraductibilité) des langues régionales de l’une à l’autre, au sein d’une même aire culturelle, définit précisément cette aire culturelle dans son unité. Cette transparence est un produit de l’histoire et, plus précisément, de la grammatisation des langues au cours de l’histoire. Les langues européennes, interconnectées en réseau par leur grammatisation à partir du latin, constituent un espace unifié. Ce n’est pas seulement un espace de communication, unifié par la facilité d’intercompréhension entre un italien et un français par exemple du fait que leurs langues sont transparentes l’une à l’autre. C’est aussi une aire culturelle commune, du fait que, comme le souligne Daniel Baggioni (Langues et nations en Europe, Paris, Payot, 1997, p. 94), toutes les langues européennes «sont réajustées l’une par rapport à l’autre par la traduction incessante et le ressourcement permanent à la même lingua franca savante». Pour développer cette analyse, il faudrait introduire toutes sortes de perspectives complémentaires sur la diglossie, les langues de substrat et la définition anthropologique de «la langue commune», il faudrait exploiter l’héritage intellectuel de Mikhail Bakhtine et poser, dans sa complexité politique et littéraire, la question des langues minoritaires. Je sais bien que les militants des langues minoritaires s’ingénient à brouiller la transparence dont je parlais, en choisissant systématiquement les formes basilectales pour normaliser leur langue maternelle. Mais ils confirment a contrario la force massive de cette transparence sur une aire culturelle donnée.

C’est ainsi que, pour ma part, je fais travailler le concept de culture dans ses rapports avec le concept d’espace.