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L'unité vivante du monde latin

2003

L'extension géographique de la latinité se confond avec l'expansion du christianisme autant qu'avec la colonisation. C'est une conjoncture historique très ancienne, qui s'est décomposée il y a maintenant près d'un siècle. Une culture partagée par des clercs de langues et de nationalités différentes, mais formés aux mêmes modèles stylistiques et littéraires à base latine, un bilinguisme avec diglossie.

Le bilinguisme est la capacité d'un individu à utiliser plusieurs langues, et la diglossie une situation sociale dans laquelle il y a une différence fonctionnelle entre deux langues d'usage dont l'une est valorisée et l'autre minorée. Bilinguisme avec diglossie: au Paraguay, tout le monde parle espagnol (langue dominante), et les indiens parlent aussi guarani (langue minorée). Diglossie sans bilinguisme: dans la Russie tsariste, les nobles parlaient aussi français (langue dominante) tandis que le peuple parlait seulement russe (langue minorée).

Relative transparence des langues européennes mises en réseau par leur allégeance commune à des règles de grammaire et de rhétorique héritées du latin. Certes tous les cas de figure se rencontrent à travers l'histoire et la géographie du continent. D'un côté l'italien, le français, le catalan et le castillan sont, jusqu'à un certain point, mutuellement intelligibles. Mais à l'autre bout du spectre cette transparence mutuelle, à l'inverse, fut l'objet d'un refus: certaines petites langues (le gaélique, le finnois) se sont rendues opaques aux autres. Un espace unifié du point de vue culturel s'est néanmoins construit en Europe, depuis la Renaissance, par un vaste processus de traduction réciproque entre les littératures et par la diffusion de la Rhétorique classique, de Lisbonne à Saint Pétersbourg et d'Europe en Amérique dans l'enseignement des Jésuites ou des Oratoriens, d'abord en latin puis dans les différents vernaculaires.

Au début du siècle dernier Valéry Larbaud témoignait encore de l'unité vivante du monde latin. La langue maternelle est une courte page, sans doute un extrait du journal de Larbaud, qui raconte une scène dont il fut le témoin au théâtre de Santa Margherita, près de Gênes en Italie, probablement en 1922. L'acteur génois Govi et sa troupe donnent une représentation en dialecte genovese et la salle est pleine d'Argentins:

Tous et toutes, aux entractes, ne s'exprimaient qu'en espagnol avec tous les «modismes» et la pure prononciation de l'Argentine: ll comme j français, vos, a lo de, Adiosito... On n'entendait que le génois sur la scène et que l'espagnol de Buenos-Aires dans la salle. A la sortie, à quelques pas de nous dans le couloir, un de ces Argentins dit à un autre, et cette fois en génois: Fa piaxei senti a lingua matêrna! (Cela fait plaisir d'entendre la langue maternelle.)

Cette simple phrase, entendue dans ces circonstances, restitua tout d'un coup en nous la notion de l'unité encore vivante du latin; cette unité réalisée autrefois par le maître d'école, par le rhéteur, par la littérature en somme. Ces Argentins d'origine ligure, et qui revenaient encore, — peut-être tous les ans, — au pays, — si bien naturalisés qu'ils fussent, avaient conservé, à côté du latin de Buenos-Aires qui était leur idiome acquis et habituel, et sans établir de hiérarchie entre les deux formes, autre langue et dialecte, avec fierté plutôt, comme on conserve les portraits des aïeux, les bijoux des aïeules et l'argenterie familiale, cette autre forme du latin, ligure ou génoise, ce latin de Gênes et de Christophe Colomb, — qui était véritablement «le latin de leurs mères» (1).

Le dialecte de Gênes, s'il n'avait été qu'un parler local inintelligible pour tout autre que les habitants de la région, aurait été une langue morte; porté au théâtre et reconnu par des Argentins, ce dialecte devenait un langage vivant et nourricier et Larbaud pouvait y reconnaître «cette unité réalisée autrefois par le maître d'école, par le rhéteur, par la littérature en somme».

Les œuvres de Larbaud sont souvent parsemées de brèves séquences en langues étrangères, introduites sans crier gare, sans transition. Dans un poème de 1934, La Neige, neuf langues alternent d'un bout à l'autre des treize vers du texte et Larbaud a jugé bon d'en donner une traduction qu'il intitule «Réduction au français». C'est l'apothéose de son polyglottisme et d'une vision de l'Europe selon laquelle «il existe un triple domaine central, français-allemand-italien, et une ceinture de domaines extérieurs dont les plus importants, par leur antiquité et à cause de leurs immenses rallonges d'outre-Atlantique, sont les domaines espagnol, anglais et portugais» (2). Toute une série d'articles recueillis dans Sous l'invocation de saint Jérôme s'efforcent de démontrer la nécessité de l'apprentissage de langues et de cultures étrangères pour une rénovation de la langue et de la littérature maternelles. Mais plaçons cette idéologie linguistique dans sa juste perspective. Larbaud était un réactionnaire au sens propre du mot; il combattait le rationalisme positiviste et les institutions républicaines héritées de l'Europe des Lumières. C'est ainsi qu'il s'en prend, par exemple aux correcteurs d'imprimerie, ces «primaires» qui ont appris la grammaire comme la théorie militaire, n'ont jamais lu un texte français du quinzième siècle, mais écrivent à la perfection «le français officiel et courant de la IIIe République, que nous mettons tous nos soins à ne pas écrire»(3).

L'intelligibilité mutuelle, au sein d'une communauté de parole, est moins favorisée par la phonologie, la grammaire, que par les figures de style et les thèmes de la conversation. Des communautés voisines peuvent avoir en commun certains traits phonologiques et grammaticaux et composent ce que Troubetzkoy (4) appelait ein Sprachbund, une union de langues fondée sur des structures communes; nous sommes alors sur le plan de la linguistique formelle. Mais des communautés voisines peuvent par ailleurs partager une même tradition rhétorique et constituer ce que l'on peut appeler ein Sprechbund, une union de langues fondée sur des règles partagées de l'art de bien parler; nous sommes alors sur le plan de la pragmatique (la parole en situation) et de la sociolinguistique.

Notes

(1) V. Larbaud, «La langue maternelle», texte repris dans Sous l'invocation de saint Jérôme, Paris, Gallimard, 1946; éd. augmentée, 1997, p.152.

(2) V. Larbaud, Œuvres complètes, Gallimard, 1950-1955, t.3, p.52.

(3) V. Larbaud, «Lettre aux imprimeurs», dans Sous l'invocation de saint Jérôme, p.297.

(4) N. S. Troubetzkoy, «La Tour de Babel et la confusion des langues» (1923), traduction française par Patrick Sériot dans N. S. Troubetzkoy, L'Europe et l'humanité. Ecrits linguistiques et paralinguistiques, Liège, Mardaga, 1996, p.121.