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Dialectes en Sicile. Andrea Camilleri

Séminaire du Jeudi 24 février 2005

Andrea Camilleri, Il birraio di Preston, Palermo, Sellerio, 1995
trad. L'Opéra de Vigàta, Paris, Métailié, 1999

Vers 1875, à Vigàta, en Sicile, pour l'inauguration du nouveau théâtre, le préfet dresse contre lui tous les habitants en imposant la représentation d'un obscur opéra, Le Brasseur de Preston. Son obstination met en branle un enchaînement de passions publiques et privées qui aboutit d'abord au fiasco du spectacle, puis à l'incendie du théâtre dans un attentat perpétré par un révolutionnaire mazzinien venu de Rome. Vigàta, c'est Porto Empedocle, ville natale de Camilleri (né en 1925) située à 7km d'Agrigente sur la côte sud de la Sicile. Partant d'un fait divers du 19ème siècle exhumé des archives, Camilleri reconstruit la comédie d'une société où les modes de vie siciliens s'affirment contre les modèles importés du nord, représentés par différents personnages «étrangers», du préfet florentin au révolutionnaire romain en passant par un ingénieur allemand et un chef de la police milanais.

L'auteur les fait parler chacun dans sa langue propre. Le narrateur parle une langue personnelle élaborée à partir de l'italo-sicilien des gens cultivés de la région d'Agrigente. Camilleri fait alterner cinq dialectes: l'italo-sicilien d'Agrigente qui est sa langue maternelle, le florentin qui est l'italien officiel mais qui dans la bouche du Préfet — fonctionnaire d'origine florentine parachuté sur la scène locale — est étrangement accentué (apostrophes et h aspiré dans la version originale du roman pour faire sentir au lecteur italien que les paroles du Préfet résonnent à des oreilles siciliennes), le dialecte sicilien proprement dit, le milanais (du «questeur» ou chef de la police) et le romain (du terroriste qui va incendier le théâtre).

Deux textes du traducteur français, Serge Quadruppani, aident à nous orienter dans la lecture: «Andrea Camilleri, la langue paternelle», Préface à la traduction de A. Camilleri, La Forme de l'eau, Paris, Fleuve noir, 1998; Pocket, 2001; et «Note du traducteur» dans A. Camilleri, L'Opéra de Vigàta, ouvr. cité.

Voici quelques unes de ses remarques: 1°) Le dialecte du narrateur, l'italo-sicilien d'Agrigente, n'est pas le résultat «d'une pure transcription de philologue, mais bien d'une recréation» de l'auteur. 2°) Lorsqu'il emploie des termes dialectaux ou des «régionalismes» (faits de langue propres à une langue régionale) — ce qui de notre point de vue est la même chose —, «Camilleri n'en fournit pas la traduction, car il les a placés de telle manière qu'on en saisisse le sens grâce au contexte (et aussi, souvent, grâce à la sonorité proche de celle d'un mot connu). Voilà pourquoi les Italiens n'ont (pratiquement) pas besoin de glossaire, goûtent l'étrangeté de la langue et la comprennent pourtant». 3°) Le lecteur italien de Camilleri ressent un sentiment d'étrangeté, parce qu'il doit parfois «s'orienter sur le contexte pour comprendre un mot».

A ces remarques qui portent sur le rapport de l'œuvre littéraire à son lecteur quand il est étranger à la scène langagière que peint Camilleri, nous devons en ajouter une autre qui porte sur les transgressions de frontières internes à la scène langagière elle-même. Ces transgressions sont mises en scène dans le passage que nous allons lire. Notez l'emploi d'un proverbe dans la bouche du Préfet. La citation d'un proverbe est à classer dans la catégorie des discours rapportés en style indirect libre, utilisés pour opérer une métalepse, autrement dit une transgression de la frontière entre deux espaces-temps (en l'occurrence entre Florence et la Sicile).


Camilleri, Il birraio di Preston
Chapitre intitulé Appelez-moi Emanuele

Edition Sellerio, pp. 40-43; tr.fr. éd. Métailié, pp. 39-42:

«Vossia mi scusassi, Eccellenza» fece mentre principiava a sbottonarsi le bretelle. D'un balzo, il prefetto si susì, corse alla porta, diede una doppia mandata, si mise in sacchetta la chiave. Dal pantalone destro intanto Ferraguto aveva sfilato un lungo rotolo che posò sullo scrittoio, di prescia(1) riabbottonandosi.
«Mi faceva camminare tutto storto» disse. «Avevo scanto che il foglio pigliasse piegature. Con una lupara ammucciata nel pantalone immeci problema non c'è».
Rise a lungo, da solo, mentre Sua Eccellenza svolgeva il rotolo. Erano le bozze di stampa di un manifesto che annunziava la prossima recita dell'opera Il birraio di Preston per l'inaugurazione del nuovo teatro di Vigàta. Alla fine di un'attenta lettura, non avendo riscontrato alcun errore, il prefetto ridiede a Ferraguto il rotolo e questi se lo rinfilò nel pantalone.

— Que votre seigneurie m'excuse, Excellence, dit-il en commençant à déboutonner ses bretelles.
D'un coup, le préfet se leva, courut à la porte, donna un double tour de clé, la glissa dans sa poche. Pendant ce temps, Ferraguto avait tiré de la jambe droite du pantalon un long rouleau qu'il posa sur le bureau, avant de se reboutonner en hâte.
— Ça me faisait marcher tout tordu, dit-il. J'avais peur que le papier prenne des plis. Avec une lupara [fusil de chasse à canon scié] dans le pantalon, il n'y a pas ce genre de problème.
Il rit longuement, tout seul, pendant que Son Excellence déroulait la feuille. C'était l'épreuve d'imprimerie d'une affiche annonçant la prochaine représentation de l'opéra Le Brasseur de Preston, pour l'inauguration du théâtre de Vigàta. A la fin d'une lecture attentive, comme il n'avait trouvé aucune erreur, le préfet rendit le rouleau à Ferraguto, qui le renfila dans son pantalon.


«Siamo alle porte hoi sassi(2), 'arissimo».
«Non caspisco, Eccellenza».
«È un modo di dire delle mie parti. Vuol signifi'are che oramai c'è pohissimo tempo. Doman l'altro, anzi fra tre giorni, l'opera va in scena. E io sono molto preoccupato».
Si abbandonarono a una pausa, taliandosi occhio nell'occhio.
«Io, da nicareddro, giocavo coi comerdioni» fece lento lento, rompendo il silenzio, Emanuele Ferraguto.
«Ah, sì?» disse tanticchia disgustato il prefetto che s'immaginò i comerdioni come una specie di ragni pelosi e viscidi ai quali il bambino Ferraguto strappava le zampe una ad una.
«Sì» continuò Ferraguto. «Come li chiamate dalle parti vostre quei giochi che i picciliddri si fabbricano…».
«L'è un trastullo?» l'interruppe il prefetto visibilmente sollevato.
«Sissignore. Si piglia un foglio di carta colorata, lo si taglia a forma, vi si incollano due stecche di canna con colla di farina… poi si mandano in aria attaccati a una cordicella».
«Ho capito! I cervi volanti! Gli aquiloni!» esclamò Sua Eccellenza.

Nous sommes aux portes avec les pierres, très cher.
— Je ne comprends pas, Excellence.
— C'est une façon de dire de par chez moi. Cela veut dire que désormais, il nous reste très peu de temps. Après-demain, d'ici trois jours plutôt, l'opéra sera porté à la scène. Et je suis très préo'uppé.
Ils s'offrirent une pause, les yeux dans les yeux.
— Moi, quand j'étais gamin (nicareddro)(3), je jouais aux comerdioni, dit très lentement, rompant le silence, Emanuele Ferraguto.
— Ah, oui ? fit, quelque peu dégoûté, le préfet qui s'imaginait les comerdioni comme des espèces d'araignées velues et gluantes auxquelles le petit Ferraguto arrachait les pattes une à une.
— Oui, continua don Memè. Comme on les appelle par chez vous, ces jeux que les gamins (picciliddri) fabriquent…
— C'est un joujou? l'interrompit le préfet, visiblement soulagé.
— Oui mon bon monsieur. On prend une feuille de papier de couleur, on la coupe à la forme, on y colle deux baguettes d'osier avec de la colle de farine… puis on l'envoie en l'air attachée à une cordelette.
— J'ai compris! Les cerfs-volants! Les aquiloni! s'exclama Son Excellence.


«Gli aquiloni, sissignore. Ci giocavo dalle parti di Punta Raisi, vicino a Palermo. Conosce il posto?».
«Che domande, Ferraguto! Voi sapete benissimo che io non amo uscire da 'asa. La Sicilia la honosco bene sulle figurine. Meglio che andarci di persona».
«Per i comerdioni è un posto negato, Punta Raisi. Certe volte non c'era vento en non c'erano le umane e divine cose per farli alzare. Certe volte immeci vento ce n'era di corrente forte che lo faceva capozziare e poi lo mandava a sbattere sui rami degli alberi. Io mi ci incaponivo(4). Ma sbagliavo, stavo in errore. Mi sono spiegato?».
Sua Eccellenza rimase fulminato dalla domanda improvvisa. Che 'azzo(5) c'era da capire in quella storia di aquiloni e di venti contrari?
«No, non si è spiegato».
«Sempre una testa di minchia(6) fiorentina è» pensò Ferraguto e di conseguenza rivotò la domanda.
«Vostra Eccellenza mi permette di parlare latino?»
Il prefetto si sentì bagnare la schiena da un rivolo di sudore. Fin dal momento che si era imbattuto in rosa-rosae aveva capito che quella era la sua vestia nera.
«Ferraguto, in honfidenza, a scuola non ero mi'a bravo».
Don Memè allargò il sorriso leggendario.
«Ma che ha capito, Eccellenza? Da noi, in Sicilia, parlare latino significa parlare chiaro».
«E quando volete parlate oscuro?».
«Parliamo in siciliano, Eccellenza».
«Vada avanti in latino».
«Eccellenza, perché s'intesta a voler fare alzare questo comerdione del Birraio proprio a Vigàta dove ci sono venti contrari? Mi creda, da amico quale mi onoro, che non è cosa».
Finalmente il prefetto agguantò la metafora.
«A Vigàta, hosa o non hosa, devono fare quello che ordino io, quello che diho e homando io. Il Birraio di Preston sarà rappresentato e avrà il successo che merita».
«Eccellenza, posso parlare spartano?».
«O che vuol dire?»
«Spartano vuol dire parlare con parole vastase(7). Mi spiega per quale amatissima minchia lei è amminchiato(8) a imporre ai vigatesi la rapprisintazione(9) di un'opera che i vigatesi non si vogliono agliuttìri(10)? Voscenza vuole forse fare succedere un quarantotto, una rivoluzione(11)?».
«Che parole grosse, Ferraguto!».

Les cerfs-volants, oui mon bon monsieur. On y jouait du côté de Punta Raisi(12), près de Palerme. Vous le connaissez, l'endroit?
— Quelle question, Ferraguto! Vous savez très bien que moi, je n'aime pas sortir de chez moi. La Sicile, je la 'onnais bien sur les dessins. C'est mieux que d'y aller en personne.
— Pour les comerdioni, c'est un endroit nul, Punta Raisi. Certaines fois, il n'y avait pas de vent, et il n'y avait ni Dieu ni diable qui les fasse lever. Certaines fois, au contraire, du vent, il y en avait et le comerdione, à peine décollé, encaissait une baffe de courant fort qui le faisait plonger et puis l'envoyait s'écraser contre les branches des arbres. Moi, testard, je m'obstinais. Mais je me trompais, j'étais dans l'erreur. Je me suis bien expliqué?
Son excellence resta foudroyée par cette question inattendue. Merde, qu'est-ce qu'il y avait à comprendre, dans cette histoire de cerfs-volants et de vents contraires?
— Non, vous ne vous êtes pas bien expliqué.
«Une éternelle tête de con de Florentin, il est», pensa Ferraguto et en conséquence, il répondit par une question.
— Votressellence me permet de parler latin?
Le préfet sentit une rigole de sueur lui couler dans le dos. Depuis l'instant où il s'était heurté à rosa-rosae, il avait pris cette langue en grippe.
— Ferraguto, en 'onfidence, à l'école, je n'étais pas très bon.
Le sourire légendaire de don Memè s'élargit.
— Mais qu'est-ce que vous avez compris, Excellence? Chez nous en Sicile, parler latin signifie parler clairement.
— Et quand vous voulez parler de manière obscure?
— Nous parlons en sicilien, Excellence.
— Allez-y en latin.
— Excellence, pourquoi est-ce que vous vous entêtez à vouloir faire monter ce comerdione de Brasseur justement à Vigàta où il y a des vents contraires? Croyez-moi, croyez l'ami que je m'honored'être, ce n'est pas une bonne idée.
Le préfet comprit enfin la métaphore.
— A Vigàta, bonne ou mauvaise idée, ils doivent faire ce que j'ordonne, moi. Ce que je dis et ce que je 'ommande. Le Le Brasseur de Preston sera représenté et aura le succès qu'il mérite.
— Excellence puis-je parler spartiate?
— Qu'est-ce que ça veut dire?
— Spartiate, ça veut dire avec des gros mots. Vous pouvez m'expliquer pour quelle putain de bonne raison vous vous êtes fourré dans la tête cette putain d'idée d'imposer aux Vigatais la représintation d'un opéra que les Vigatais ne veulent pas s'avaler? Votressellence veut peut-être faire arriver un quarante-huit, une révolution?
— Que de grands mots, Ferraguto!


Notes

(1) prèscia régionalisme = fretta, premùra «hâte».

(2) Formule idiomatique ou proverbiale en florentin. La citation d'un proverbe est à classer dans la catégorie des discours rapportés en style indirect libre, utilisés pour opérer une métalepse, autrement dit une transgression de la frontière entre deux espaces-temps (en l'occurrence entre Florence et la Sicile).

(3) Le traducteur, Serge Quadruppani, traduit systématiquement nicareddro et piccilidro par «minot» (régionalisme en français); je suis en désaccord avec cette stratégie. Il n'y a pas de raison de traiter nicareddro différemment de comerdioni.

(4) En italien standard: incaparbirsi, ou testardirsi, «s'entêter»; mais le dictionnaire donne aussi incaponirsi, «s'entêter», et incaponiménto, «entêtement».

(5) Style indirect libre: le préfet se parle à lui-même, dans son dialecte propre.

(6) Le régionalisme est rendu parfaitement intelligible par le contexte: testa di minchia, « tête de con », ce qui est fort utile au lecteur pour interpréter plus loin (note 8) une autre occurrence du mot minchia. On voit comment procède Camilleri pour rendre les mots du dialecte local transparents pour un lecteur étranger; il les explique par le contexte.

(7) Double sens sur parole vastase et plus bas parole grosse: «des gros mots» et «des grands mots», la grossièreté et la grandiloquence.

(8) Si l'on rapproche minchia et amminchiato de l'occurrence du même mot rencontrée quelques lignes plus haut, on doit traduire: «Expliquez-moi par quelle brillantissime connerie vous vous êtes entiché de la connerie d'imposer aux Vigatais…».

(9) En italien standard: rappresentazione.

(10) En italien standard: inghiottire, «avaler».

(11) Procédé que nous retrouverons chez les créolistes: la glose en apposition pour expliquer au lecteur «étranger» le sens d'une expression idiomatique. Dans un dialogue réel, don Memè dirait seulement un un quarantotto, «un[e révolution de 18]48».

(12) Note du traducteur: Pour saisir le sel de ce qui suit, il faut savoir que de nos jours, Punta Raisi est la zone où, pour satisfaire, dit-on, des intérêts mafieux, on a construit l'aéroport de Palerme, et que les avions y rencontrent les mêmes problèmes que les cerfs-volants. J'ajoute: Trait de littérature «orale»: le romancier, transgressant implicitement les frontières de la diégèse (l'espace-temps de l'histoire qu'il raconte), manie la critique sociale appliquée à l'espace-temps de ses lecteurs, la Palerme d'aujourd'hui.