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Du variationnisme à la polyphonie
De William Labov à Mikhaïl Bakhtine

2012. Refonte le 5 mai 2017

Le monde social est une scène langagière comportant des zones proches et des zones lointaines, le devant de la scène où les interlocuteurs sont face-à-face et l'envers du décor, c'est-à-dire les coulisses vers lesquelles ils s'échappent quand ils sortent du face-à-face et desquelles ils reviennent quand ils rentrent en scène. Cette alternance entre présence et distance n'est pas seulement spatiale et temporelle; dans le face-à-face même les locuteurs alternent les langues, les répertoires, les registres de la langue, les styles. La scène langagière est feuilletée, polyphonique, variationniste dans la mesure où la réflexivité et le souvenir entrent dans la parole: lorsque je me regarde parler, je change de style; lorsqu'en parlant je me souviens du passé ou que je me projette dans le futur, je crée sur la scène langagière des distances, différentes zones proches et lointaines.

Au début des années soixante-dix, William Labov (Sociolinguistic Patterns, 1972; Language in the Inner City, 1972) montre le caractère systématique de la variation des styles de parole en fonction des caractéristiques sociales de la situation d'interaction langagière. Il définit le style comme le degré d'attention qu'un locuteur porte à sa propre production linguistique. C'est le début du Variationnisme en sociolinguistique.

Au début des années quatre-vingt, les américains découvrent l'œuvre de Mikhaïl Bakhtine et font le lien entre cette doctrine sociolinguistique de la variation des styles de parole et la doctrine de la polyphonie ou plus exactement de l'hétéroglossie prévalant sur la scène langagière selon Bakhtine.

Voir Nikolas Coupland, Language, situation, and the relational self: theorizing dialect-style in sociolinguistics, in Penelope Eckert & John R. Rickford, Eds., Style and Sociolinguistic Variation, Cambridge, CUP, 2001, pp. 185-210. La traduction américaine du texte de Bakhtine que cite Coupland fut publiée en 1981. Je le cite ici en français, en indiquant entre crochets une terminologie plus exacte que celle adoptée alors par le traducteur français.

Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman (Paris, Gallimard, 1978), «Du discours romanesque»:

(p. 111) «A cette stratification du langage en genres s'en mêle de surcroît une autre, tantôt coïncidant avec lui, tantôt s'en écartant, la stratification professionnelle du langage (au sens large): langage de l'avocat, du médecin, du commerçant, de l'homme politique, de l'instituteur, etc. [= sociolectes, on trouve plus loin «dialectes socio-professionnels»]. Ces langages ne se différencient pas, naturellement, par leur seul vocabulaire [= terminologies]; ils impliquent des formes précises d'orientation intentionnelle, des formes d'interprétation et d'appréciation concrètes [= styles ou répertoires]

(p. 112) «Ainsi, à tout moment de son existence historique, le langage est complètement plurilingue [hétéroglotte]: c'est la coexistence incarnée des contradictions socio-idéologiques entre présent et passé, entre différentes époques du passé, différents groupes socio-idéologiques du présent, entre courants, écoles, cercles, etc. Ces 'parlers' [sociolectes, répertoires] du plurilinguisme [hétéroglossie] s'entrecroisent de multiples façons, formant des 'parlers' neufs, socialement typiques [= variation stylistique]. »

(Commentaire de Coupland dans l'article de synthèse cité ci-dessus, p. 196) «Individual stylistic configurations are seen as necessarily espousing ideologies and sociocultural positions that have implications for the identities of their proponents. For Bakhtin, styles are conflict-oriented in the ways that social discourses are for critical linguists. Heteroglossia is the struggle—of people through language — to maintain, assume, or subvert positions and control. Developing this view, however, Bakhtin claims that styles are never internally uniform, since 'the word in language is half someone's else' [Esth. et théor. du roman, p. 114: «Le mot du langage est un mot semi-étranger»; Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984, p. 331: «Le mot est interindividuel»].»

Soulignant que la perspective de Bakhtine reste centrée sur les textes (still text-focused), Coupland va transplanter Bakhtine en ethnographie et l'intégrer à une sociolinguistique variationniste, définissant le style comme expression concertée d'une personnalité (style as persona management).

(p. 197) "Style, and in particular dialect style, can therefore be construed as a special case of the presentation of self, within particular relational contexts—articulating relational goals and identity goals."

Dans cette perspective qui place la subjectivité sur le devant de la scène langagière, le code-switching ou alternance codique est le phénomène central.

(p. 200) The theoretical question… is where to locate a distinction between 'responsive' and 'initiative' style-shifting , and the similar distinction between 'situational' and 'metaphorical' code-switching (Blom & Gumperz 1972). The distinctions are useful in that they draw attention to degrees of predictibility within patterns of stylistic variation, since 'responsive' and 'situational' shifts are those in which output styles are likely to be adjudged 'appropriate' or unmarked according to community norms. However, we lose the value of a human motivational perspective if we explain these shifts as the use of styles which are (mysteriously) 'conditioned by the situation.' From a self-identity perspective, shifts that are 'appropriate' are nevertheless creative in the sense that speakers opt to operate communicatively within normative bounds. All dialect style usage is, to that extent, metaphorical and creative, but we sometimes opt to invoke personas whose metaphorical associations are predictable and so 'appropriate' to particular social circumstances.