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Face Work, ou Jouer la Comédie
La théorie des faces selon Erving Goffman

Mis à jour le 12 mai 2012

Erving Goffman introduisit en sociolinguistique une série de concepts formulés à l'aide d'images empruntées à l'univers du théâtre ou de la négociation sur la scène langagière: la face (perdre la face, sauver la face), la figure (faire bonne figure) et la figuration (face work), l'assurance (donner des assurances, avoir de l'assurance) et la réparation, dont il énumère quatre phases: la sommation, l'offre, l'acceptation, le remerciement. L'américain face work est rendu par «figuration» dans la traduction française d'Alain Kihm, mais il s'agit plus exactement d'un «travail sur la face [que l'on revendique], [ou] travail sur le visage [que l'on veut se donner]». Un travail par lequel on joue la comédie en assumant un masque. La figuration (face work), ce sont tous les procédés par lesquels tout acteur sur la scène sociale et langagière, en permanence, ne cesse de jouer la comédie. En retour, la théorie des faces selon Goffman peut être utilisée pour définir la Comédie et placer l'image et le concept de Comédie au centre de toute réflexion sur le langage en situation.

Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Paris: Minuit, 1974, chapitre I: «“Perdre la face” ou “faire bonne figure”? Analyse des éléments rituels inhérents aux interactions sociales», pp. 9 et suiv.

(9) «Toute personne vit dans un monde social qui l’amène à avoir des contacts, face à face ou médiatisés, avec les autres. Lors de ces contacts, l’individu tend à extérioriser ce qu’on nomme parfois une ligne de conduite, c’est-à-dire un canevas d’actes verbaux et non verbaux qui lui sert à exprimer son point de vue sur la situation, et par là, l’appréciation qu’il porte sur les participants, et en particulier sur lui-même. Qu’il ait ou non l’intention d’adopter une telle ligne, l’individu finit toujours par s’apercevoir qu’il en a effectivement suivi une. Et, comme les autres participants supposent toujours chez lui une position plus ou moins intentionnelle, il s’ensuit que, s’il veut s’adapter à leurs réactions, il lui faut prendre en considération l’impression qu’ils ont pu se former à son égard.

On peut définir le terme de face comme étant la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier. La face est une image du moi délinéée selon certains attributs sociaux approuvés, et néanmoins partageable, puisque, par exemple, on peut donner une bonne image de sa profession ou de sa confession en donnant une bonne image de soi. […]

Un individu garde la face lorsque la ligne d’action qu’il suit manifeste une image de lui-même consistante [ou disons, "homogène, cohérente", plutôt que "consistante" qui est un américanisme], c’est-à-dire appuyée par les jugements et les indications venus des autres participants, et confirmée par ce que révèlent les éléments impersonnels de la situation. Il est alors évident que la face n’est pas logée à l’intérieur ou à la surface de son possesseur, mais qu’elle est diffuse dans le flux des événements de la rencontre, et ne se manifeste que lorsque les participants cherchent à déchiffrer dans ces événements les appréciations qui s’y expriment. La ligne d’action d’une personne pour d’autres personnes est généralement de nature légitime et institutionnalisée. Lors d’un contact particulier, tout interactant dont les attributs personnels sont connus ou visibles peut trouver normal et moralement justifié qu’on l’aide à se garder une certaine face.»

Dans ce but on fait jouer deux sortes de règles de bonne conduite interactionnelle. Sur le système des faces viennent se greffer, en effet, deux ensembles de principes de ménagement des faces. Il y a des règles selon lesquelles on doit faire preuve d’amour-propre pour soi-même, et des règles selon lesquelles on doit faire preuve de considération pour l’interlocuteur.

1) les règles d’amour-propre

(12) «En tout lieu de la société, on peut s’attendre à ce que le code social comporte un accord sur le point jusqu’où /13/ une personne peut aller pour sauver la face. Dès lors que quelqu’un assume une image de soi qui s’exprime à travers la face qu’il présente, il est censé s’y conformer. De différentes façons dans différentes sociétés, il doit faire preuve d’amour-propre, répudier certaines actions parce qu’elles sont au-dessus ou en dessous de sa condition, et se forcer à en accomplir d’autres, même si elles lui coûtent beaucoup. Dès qu’elle pénètre dans une situation où elle reçoit une certaine face à garder, une personne prend la responsabilité de surveiller le flux des événements qu’elle croise. Elle doit s’assurer du maintien d’un certain ordre expressif, ordre qui régule le flux des événements, importants ou mineurs, de telle sorte que tout ce qu’ils paraissent exprimer soit compatible avec la face qu’elle présente. Dans notre société, lorsque quelqu’un montre ce scrupule d’abord par devoir envers lui-même, on parle de fierté; quand c’est par devoir envers des instances sociales plus larges dont il reçoit l’appui, on parle d’honneur. Si un tel scrupule s’applique aux choses du maintien, aux expressions produites par la façon dont une personne maîtrise son corps, ses émotions et les objets avec lesquels elle est physiquement en contact, on parle alors de dignité, qui constitue un aspect de ce contrôle des expressions toujours vanté et jamais étudié. Dans tous les cas, alors même que la face sociale d’une personne est souvent son bien le plus précieux et son refuge le plus plaisant, ce n’est qu’un prêt que lui consent la société: si elle ne s’en montre pas digne, elle lui sera retirée.»

2) les règles de considération

(13) «Tout autant que d’amour-propre, le membre d’un groupe quelconque est censé faire preuve de considération: on attend de lui qu’il fasse son possible pour ne pas heurter les sentiments des autres ni leur faire perdre la face, ce de façon spontanée et volontaire, par suite d’une identification avec eux. Par conséquent, il devrait /14/ répugner à assister à la déconfiture d’une autre personne.»

3) l’effet combiné des deux ensembles de règles

(14) «L’effet combiné des règles d’amour-propre et de considération est que, dans les rencontres, chacun tend à se conduire de façon à garder aussi bien sa propre face que celle des autres participants. Cela signifie que chacun a généralement le droit de faire prévaloir la ligne d’action qu’il a adoptée, et de remplir le rôle qu’il s’est, semble-t-il, choisi. Il s’établit un état de fait où chacun accepte temporairement la ligne d’action de tous les autres. Il semble que cette sorte d’acceptation mutuelle soit un trait structurel fondamental de l’interaction, et particulièrement des interactions à l’œuvre dans les conversations face à face. Il s’agit typiquement d’une acceptation «de convenance» et non «réelle», car elle est le plus souvent fondée non pas sur un accord intime, mais sur le bon vouloir des participants à émettre sur le moment des opinions avec lesquelles ils ne sont pas vraiment d’accord.»

Cette théorie selon laquelle l'art de Jouer la Comédie implique pour se déployer le Bon Vouloir des participants doit être rapprochée de la notion de Coopération ou Cooperative Principle (Grice) nécessaire au fonctionnement de la scène langagière.