orfeoArticleMenu_layout

Comédie et implicature (Grice)

Séminaire du Jeudi 4 mai 2006

H[erbert] Paul Grice (1913-1988),
Logique et conversation,
Communications, 30, 1979, 57-72.
Traduit de l'américain par Frédéric Berthet et Michel Bozon

Implicatures ou implicitations est un néologisme forgé par un philosophe, mais le concept qu'il désigne est proche de l'indexicalité. La conversation dans sa structure même de conversation — «prise comme telle, c'est-à-dire indépendamment de son sujet» (Grice, p. 59) — prête à rire et à malentendus (le ressort de la comédie), du fait de ses implicatures (dont un synonyme minimaliste serait sous-entendus).

Utiliser Grice dans une description des stratégies et tactiques, des sincérités et tromperies. Dans la tragédie, le spectateur, aidé par le chœur, interprète l'histoire selon les lois du destin et suit donc une logique et un principe de coopération avec l’auteur et les artistes.

Coopération au sens défini par Grice (p. 60)

«Nos échanges de paroles ne se réduisent pas en temps normal à une suite de remarques décousues, et ne seraient pas rationnels si tel était le cas. Ils sont le résultat, jusqu'à un certain point au moins, d'efforts de coopération; et chaque participant reconnaît dans ces échanges (toujours jusqu'à un certain point) un but commun ou un ensemble de buts, ou au moins une direction acceptée par tous… Nous pourrions ainsi formuler en première approximation un principe général qu'on s'attendra à voir respecté par tous les participants: que votre contribution à la conversation corresponde à ce qui est exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes engagé. Ce qu'on pourrait appeler principe de coopération (cooperative principle)

De ce principe découlent des règles ou maximes de la conversation telles que: Ne pas parler plus qu'il n'est besoin; Ne pas affirmer ce qu'on croit faux; Parlez à propos (be relevant); Ne pas être obscur quand on peut dire les choses clairement; etc.

Dans la comédie, le spectateur va alternativement tomber dans le malentendu et réparer le malentendu (quiproquo) créé par la transgression ou violation volontaire, de la part des artistes, de ce principe de coopération et des maximes de conversation. Ce sera le ressort du divertissement, du rire, des rebondissements. La comédie est plus démocratique que la tragédie, puisque le spectateur a la liberté de mettre en question la «sincérité» des personnages, autrement dit, leur respect des maximes de conversation, leur respect des façons ordinaires de créer des implicatures: implicatures ambiguës, ou inflationnistes, etc. Les implicatures qui nous intéressent sont celles qui naissent de la violation délibérée du principe de coopération et des maximes qui en découlent.

Grice, p. 64, trad. modifiée

«On peut bafouer une règle, c'est-à-dire la transgresser ouvertement; si l'on suppose que le locuteur pourrait se conformer à cette règle, et le faire sans pour autant en violer une autre (sans qu'il y ait contradiction), qu'il joue le jeu et qu'il n'est pas en train d'essayer (vu sa façon ouverte d'agir) d'induire les autres en erreur, l'auditeur se voit confronté à un problème au second degré: comment le fait de dire ce qui a été (effectivement) dit peut-il être concilié avec la présupposition selon laquelle le Principe de Coopération a été respecté? C'est ce type de situation qui donne naissance à l'implicature conversationnelle; quand une implicature est ainsi produite, je dirai qu'il y a véritablement exploitation de la règle.

Je peux maintenant caractériser la notion d'implicature conversationnelle.

Un individu qui, parce que (en même temps que) il déclarait (ou faisait semblant de déclarer) la proposition P, a implicité Q, peut être considéré comme ayant émis délibérément dans la conversation l'implicature Q aux conditions suivantes: 1. Il faut d'abord qu'il n'y ait pas lieu de supposer qu'il n'observe pas les règles de la conversation, ou au moins le principe de coopération. 2. Il faut ensuite supposer que l'individu en question sait ou pense que Q est nécessaire pour que le fait qu'il dise (ou fasse semblant de dire) P (ou le dise précisément en ces termes) ne soit pas contradictoire avec la supposition 1. 3. Le locuteur pense (et s'attend que l'interlocuteur pense que lui pense) que l'interlocuteur est capable de déduire ou de saisir intuitivement qu'il est absolument nécessaire de faire la supposition évoquée en 2.»

Comme le prouvent tous les exemples que donne Grice sans exception, ces violations des règles de la conversation et ces implicatures sont comiques, sans nécessairement faire rire. Comiques, c'est-à-dire qu'elles sont une mise en scène, qu'elles sont jouées. Et du point de vue strictement linguistique, elles impliquent toutes une ou plusieures alternances stylistiques. Pour prendre la mesure de ces processus langagiers et préciser le lien entre une sorte d'éthique de la conversation (coopération, maximes), les implicatures (malentendus, sous-entendus, etc.) et les alternances stylistiques (code-switching sous toutes ses formes), lire dans l'article de 1975 le merveilleux exemple de code-switching sur Peccavi dans le message de victoire du général anglais qui avait conquis la province du Sind en Inde (I have Sind > I have sinned > peccavi).

H. P. Grice,
Logic and conversation,
in Peter Cole and Jerry Morgan, Eds.,
Syntax and Semantics. 3: Speech Acts,
New York, Academic Press, 1975

Examples in which one interpretation is notably less straightforward than another. Take the complex example of the British General /55/ who captured the town of Sind and sent back the message Peccavi. The ambiguity involved (‘I have Sind’/’I have sinned’) is phonemic, not morphemic; and the expression actually used is unambiguous, but since it is in a language foreign to speaker and hearer, translation is called for, and the ambiguity resides in the standard translation into native English.

Whether or not the straightforward interpretant (‘I have sinned’) is being conveyed, it seems that the nonstraightforward must be. There might be stylistic reasons for conveying by a sentence merely its nonstraightforward interpretant, but it would be pointless, and perhaps also stylistically objectionable, to go to the trouble of finding an expression that nonstraightforwardly conveys that p, thus imposing on an audience the effort involved in finding this interpretant, if this interpretant were otiose [= serving no useful purpose] so far as communication was concerned. Whether the straightforward interpretant is also being conveyed seems to depend on whether such a supposition would conflict with other conversational requirements, for example, would it be relevant, would it be something the speaker could be supposed to accept, and so on. If such requirements are not satisfied, then the straightforward interpretant is not being conveyed. If they are, it is. If the author of Peccavi could naturally be supposed to think that he had committed some kind of transgression, for example, had disobeyed his orders in capturing Sind, and if reference to such a transgression would be relevant to the presumed interests of the audience, then he would have been conveying both interpretants; otherwise he would be conveying only the nonstraightforward one.

Ma thèse: le cliché (expression toute faite, poncif, redite, lieu commun) est le degré zéro de l'implicature conversationnelle. Dans le «théâtre de voix» des années 1960, de Eugène Ionesco à Nathalie Sarraute, le cliché est le ressort de l'intrigue et de la comédie. Ces auteurs dramatiques exploitent toutes les failles du système de coopération et de règles gouvernant la conversation ordinaire. Du point de vue philosophique: les implicatures. Du point de vue linguistique: l'alternance stylistique et l'hypercorrection.

Paul Grice est l'un des inventeurs de la Pragmatique du discours.

Jerry L. Morgan,
Linguistics: The Relation of Pragmatics to Semantics and Syntax,
Annual Review of Anthropology, Vol. 6. (1977), pp.57–67.

Semantics is the study of “propositions,” not sentences. Sentences are not propositions, but are used to express them. Thus one cannot directly speak of the truth of falseness of a sentence like “they are here now” without constructing from context of utterance particular values for “they,” “here,” and “now” [des déictiques]; the result is a proposition whose truth can be evaluated. Pragmatics, then, is the study of “the ways in which the linguistic context determines the proposition expressed by a given sentence in that context,” and includes the study of speech acts, indexicals, knowledge, beliefs, expectations, and intentions of the speaker and hearer, and other aspects of context that bear on the determination of the proposition expressed by a sentence. On top of this, the term “pragmatics” has come to be used also for the study of meaning implied by the proposition the sentence is used to express. The philosopher Herbert Paul Grice (1975), in an extremely important and influential paper (circulated underground for several years prior to publication), gave an insightful account of aspects of indirectly conveyed meaning (“conversational implicatures”) that cannot be considered part of the literal meaning of the sentence, but are the result of inferences about the speaker’s intentions in saying what he says. Grice’s paper has led to a gradual broadening of interest in matters of context, communication, and intention, so that now the term “pragmatics” is applied even to studies of discourse structure, politeness, and social interaction in conversation. What unites all these apparently disparate areas under the same term is the crucial role in each of inference, in context, about the intentions of the speaker.

(62) Grice (1975) makes clear that much more is conveyed in the utterance of a sentence than merely the literal meaning of the sentence. For example… Grice’s example, if someone asks me how a friend is doing in his new job at a bank, and I reply:

“Oh quite well, I think; he likes his colleagues, and he hasn’t been to prison yet,”

then I will probably convey the opinion that the friend’s honesty is open to question, though it would be entirely implausible to attribute that meaning directly to any part of the sentence I uttered.

(63) The difficult and controversial issues in this literature revolve around the problem of distinguishing conversational implicature from literal meaning. For example, in saying:

“I took off my clothes and got in bed,”

one usually conveys clearly that disrobing preceded getting into bed. But should this be dealt with as part of the literal meaning of the sentence, or as conversational implicature? One could construct an initially plausible case for either approach. It is clear that semantic and pragmatic analyses compete as accounts of many phenomena, raising questions as to how much of the traditional territory of semantics is to be taken over by pragmatics.

De cette difficulté de distinguer le sens littéral des implications dépendant du contexte de la conversation est née la distinction entre la fonction référentielle et la fonction indexicale du langage.