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La Malinche
Du truchement au malentendu concerté

Séminaire du Jeudi 27 avril 2006

Pour être précis, le ressort de la comédie n'est pas exactement le «malentendu» mais la «méprise» ou le «quiproquo».

Quand un pèlerin, se rendant en Terre sainte, débarquait dans l'un des Etats du Levant, il embauchait, dans un des ports d'escale, un homme de confiance. Guide touristique, traducteur, interprète, entremetteur susceptible de lui simplifier les démarches à effectuer auprès des autorités locales, le truchement, parfois membre d'une minorité religieuse, juif, grec, arménien ou copte. Mais ce modèle du courtier en langue étrangère se retrouve dans d'autres cultures à d'autres époques. En Inde on l'appelait dubhash, «celui qui [possède] deux (dva) langues (bhâSa)». L'institution sociale du truchement ou du courtier entre deux langues est liée à la conquête et à la colonisation, elle montre comment la langue maternelle peut être engagée dans des relations de pouvoir.

La structure de ces échanges langagiers est toujours triangulaire. Elle mobilise deux langues et un truchement dont les traductions ne s'ajustent jamais exactement à l'une ou l'autre de ces deux langues. Voici dans le théâtre mexicain un exemple de la façon dont fonctionnent ces relations triangulaires et mensongères entre des interlocuteurs qui ignorent mutuellement la langue de l'autre et qui, se trouvant inopinément confrontés sur la même scène langagière, s'en remettent à des interprètes.

Figure archétypale, la Malinche, la Mère des premiers mexicains. C'était une esclave d'origine aztèque convertie au christianisme et baptisée du nom de Doña Marina, qui fut la maîtresse et la confidente d'Hernán Cortés, le conquérant du Mexique. Les chroniques du temps racontent qu'elle servit d'interprète dans les premiers entretiens entre Cortés et les représentants de Moctezuma, l'empereur des aztèques dont la langue maternelle était le nahuatl. A l'époque où Cortés fit une entrée triomphale dans la capitale de l'Empire aztèque, en novembre 1519, Marina ne parlait pas encore espagnol. Elle traduisait les paroles des aztèques en un dialecte maya qu'elle avait appris, puis un interprète castillan de l'entourage du conquistador le retraduisait en espagnol; et vice versa, ce que disait Cortés était traduit de l'espagnol en maya, puis du maya en nahuatl.

Dans une pièce de théâtre mexicaine d'aujourd'hui, Sabina Berman imagine la rencontre entre Moctezuma et Cortés en simplifiant la situation du point de vue linguistique. La scène est traitée sur le mode de la parodie. C'est un dialogue de fous entre les deux monarques; l'Empereur et le Conquistador sont l'un et l'autre pathétiques dans l'absurdité de leurs paroles, mais pour des raisons différentes. Moctezuma est superstitieux, la foi qu'il accorde aux présages et aux prophéties le conduisent à croire que Cortés n'est autre que le dieu Quetzalcoatl, et il s'humilie devant lui. Son erreur saute aux yeux des spectateurs quand Cortés se met à balbutier des mots incohérents comme un bouffon du théâtre oriental. L'un est ridicule dans son obséquiosité, l'autre comique dans sa bouffonnerie, et la Malinche a pour rôle d'inventer une conversation diplomatique et d'instituer un rapport de confiance, fallacieux mais nécessaire, sur le fond de ce dialogue de fous.

Aguila o sol [Pile ou face],
dans Teatro de Sabina Berman (Mexico, 1985), p. 255;
cité dans Sandra M. Cypess,
La Malinche in Mexican Literature
,
Austin, 1991, p. 135:

Moctezuma: Ven y descansa; toma posesión de tus casas reales: da refrigerio a tu cuerpo. ¡Pásenle a su casa señores nuestros!
Cortés: Calmantes montes [note 1] alicantes pintos pájaros volantes.
Malinche: Dice: tenga confianza señor Moctezuma. No tema nada.
Cortés: ¡Cuore mío! ¡Oh, cuore mío!
Malinche: En verdad le amamos; intensamente le amamos.
Cortés: ¿Pokarito? Paso. ¿Blof yo? Ve: cinco ases, digo cuatro: chécame las mangas.
Malinche: Dice: Ya estando en su casa podrán hablar en calma. Tenga fe.

MOCTEZUMA : [S'adressant à Cortés:] Viens et repose-toi; prends possession de ta royale demeure; donne à ton corps les rafraîchissements nécessaires. [Aux officiers castillans:] Veuillez entrer, Messeigneurs, vous êtes ici chez vous. CORTÉS: Calmants serpents [note 1] tordants, pintades peintes volants.
MALINCHE : Il dit : "Aie confiance, seigneur Moctezuma. Ne crains rien."
CORTÉS : Cuore mío! Oh, cuore mío!
MALINCHE : [traduisant] "En vérité nous vous aimons; profondément nous vous aimons."
CORTÉS : Un petit poker? Je passe. Moi, bluffer? Vois: j'ai cinq as, euh, quatre; check mes manches!
MALINCHE : Il dit: "Maintenant que je suis dans ta demeure, nous pouvons nous parler calmement. Aie la foi!"

Dans la réalité, Moctezuma et la Malinche parlaient nahuatl, la langue littéraire de l'empire aztèque, et l'espagnol était une langue inconnue à la cour de Moctezuma. Dans l'espace-temps du théâtre mexicain d'aujourd'hui, le nahuatl est traduit en espagnol, et l'espagnol de Cortés est lardé d'italien et d'anglais: le poker, le bluff et le verbe to check dans l'intraduisible chécame las mangas pour «Vérifie! je n'ai rien caché dans mes manches!» Cortés n'est nullement incohérent, il joue sur les allitérations et les alternances de langues et l'on pourrait imaginer qu'il fait exprès de bouffonner, comme pour dire: peu importe l'absurdité de mes paroles, c'est la parole du pouvoir. Ma langue, je dédaigne même de la parler, elle est, quoi qu'il en soit, la langue dominante.

La Malinche n'apparaît pas ici dans son rôle habituel de femme soumise, amoureuse de Cortés et trahissant la cause mexicaine. En inventant de toutes pièces sa traduction, elle s'installe dans la position d'un diplomate faisant tampon entre les deux monarques. C'est Moctezuma qui manifeste le comportement associé par la tradition à la Malinche: le malinchismo, la déférence à l'étranger et le rejet de tout ce qui est indigène. Dans son obséquiosité à l'égard des espagnols, il est le colonisé par excellence. Le bilinguisme de la Malinche est le ressort dramatique de cette scène. Elle donne à entendre à Moctezuma ce que celui-ci souhaite entendre, tout en donnant du message de Cortés une traduction qui fait son affaire en termes de pouvoir: une langue de domination est en position dominante même quand elle parle charabia.

Le Malentendu comme ressort de la Comédie? Parce qu'il y a triangulation entre deux personnages qui ne comprennent pas… et le spectateur qui comprend les deux côtés du miroir.

[note 1] La discussion, au séminaire, a révélé que cette expression était typique de l'espagnol de Mexico, et que c'était une réplique courante pour dire "Calmos! Calme-toi". La traduction française proposée (qui soulignait les allitérations mais ne respectait pas le sens) est donc fausse.