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Les connecteurs selon Erving Goffman
Discours rapporté et cadres de l'expérience

2 novembre 2013

Le discours rapporté qui représente une forme majeure d'expression des émotions dans le langage relève, jusqu'à présent, de la sémiotique et de la théorie de la littérature. L'analyse des cadres de l'expérience chez Erving Goffman permet d'intégrer le discours rapporté dans une enquête sociologique.

goffman_conversation.pdf — Erving Goffman, Chapitre 13. Les cadres de la conversation, dans Les Cadres de l'expérience [Frame Analysis, 1974], Paris, Minuit, 1991, pp. 486-550.

Dans Les cadres de la conversation, § V p. 507, Goffman écrit: «le modèle classique de l'acteur individuel ne convient pas au parler ordinaire et, surtout, au parler informel de la conversation». Il va donc introduire un autre modèle, le modèle du «cadre [de participation]» auquel chaque interlocuteur se relie par des «connecteurs» dont les plus simples sont les «expressions indexicales qui désignent le lieu, le temps et les personnes correspondant à ce site particulier où se produit l'énonciation par opposition au site dont on parle» (p. 490). Mais plus généralement, tous les procédés — enchâssements, modalisations, modulations de la voix, figures de style et gestuelle — par lequels on utilise le discours rapporté pour passer d'un «site» (d'un espace-temps) à un autre sont des connecteurs. C'est dans ces connexions que s'exprime l'émotion :

(494) «En général, que fait un locuteur, sinon raconter à ceux qui l'écoutent une version de ce qui lui est arrivé? En un sens, même s'il s'impose de présenter les faits bruts tels qu'il les voit, sa manière de les présenter est de part en part théâtrale, non pas parce qu'il exagère ou qu'il suit un script, mais parce qu'il s'engage dans un processus de dramatisation, c'est-à-dire une technique qui lui est propre et qui lui permet de reproduire une scène, de la rejouer. (…)

Un récit ou une anecdote, c'est-à-dire une reprise, une séquence rejouée, n'est jamais le simple compte rendu d'un événement passé. Dans son sens plein, c'est la formulation personnelle d'un locuteur, effectif ou virtuel, lui-même situé de telle sorte que certains développements temporels et dramatiques de l'événement qu'il rapporte découlent de ce point de départ. Une séquence rejouée, c'est donc incidemment, une expérience dans laquelle ceux qui nous écoutent peuvent eux-mêmes s'insérer par empathie, qu'ils peuvent revivre par délégation. Une reprise, en somme, ne rapporte pas un événement, elle raconte une expérience personnelle.»

Dans la suite de ce chapitre, spécialement p. 510, l'analyse des situations d'interlocution, dans laquelle Goffman distingue (comme dans l'article Footing) le «responsable» (l'énonciateur) de «l'animateur» (le sujet parlant), est mise en relation avec l'analyse du discours: «Cette différence de niveau entre l'animateur et le responsable s'applique à l'enchâssement propre aux conversations rapportées».

Noter l'emploi technique des mots registres et connecteurs.

connecteur (528) «Dispositifs qui nous permettent de savoir qui dit ce qui est dit, et qui fait ce qui est fait.»

registre (527) «On peut songer aussi aux "voix" (ou registres), c'est-à-dire aux accents stéréotypés qui, dans une conversation informelle, nous permettent d'attribuer un trait à une figure autre que le locuteur et qu'on définit par sa catégorie plus que sa biographie singulière.»